La rubrique des saisons (1)

Publié le par Cipion

L’automne.

« Les scènes de l’Automne…ont des rapports secrets avec nos destinées »

( Chateaubriand )

« …au premier frisson de l’Automne, on redescend au mas »

( A. Daudet )

Dans nos campagnes, la saison la plus généreuse c’est, sans aucun doute, l’Automne.

Alors, tout est bon à ramasser : champignons sanguins, nichés sous les cades et les pins ; petits gris ou grisets ; chanterelles ou modestes girolles ; safranés ; pissacan…

C’est aussi la saison des vendanges où l’on buvait, dans le temps, la piquette et le ratafia pour accompagner les châtaignes grillées au feu de bois dans la poêle à trous.

A Tourves, c’est surtout la période de la chasse.

LA CHASSE, chez nous, c’est une institution. Il faut voir le « cours » - lisez : le cours de la République- certains matins, on dirait la mobilisation générale, les étrangers restent estomaqués : des hommes, de beaux hommes, en tenue kakie et gros ceinturons, quelques-uns arborent même des chaussures avec des guêtres et, surtout, surtout, des armes, des fusils de chasse de tous calibres et des chiens apparemment dociles, ils ont peut-être compris, eux, que l’excitation fébrile et le bavardage ne servent à rien.

LA CHASSE, chez nous, c’est une tradition. A l’affût, à courre, au poste, tout y passe même la pose des petits pièges ronds – mais chut ! - dont l’alude marque le centre de ses ailes argentées.

Dans le temps les étrangers, de Bras ou même plus loin, disaient sous forme de boutade « Tourves, c’est la Mecque des sangliers ». Laissant entendre par-là qu’ils pouvaient y vivre sereinement. C’étaient de mauvaises langues. Cette expression nous l’avons retrouvé dans le texte d’une chanson en « lenguo nostro » écrite et composée par Léandre Giraud en novembre 1902. Les anciens se souviennent sans doute mais en guise de preuve vous la trouverez « in fine ».

Puisque nous parlons de sangliers, il est une histoire qui a défrayé la chronique tourvaine dans les années 50 que nous tenons à vous raconter (d’après un compte-rendu de presse signé Benjamin Costa). Certains protagonistes, toujours parmi nous, pourront confirmer le fait.

Notre village vivait alors calmement une journée paisible, une journée ensoleillée, lorsque vers 16 heures, Monsieur P. garde-chasse au domaine de Vaubelle vint, en catastrophe, informer notre Maire qu’il venait d’apercevoir dans les fourrés prés de la bastide une énorme bête qui paraissait être un ours, il se dirigeait vers la ferme de Caudière. Pour lui, ça ne faisait aucun doute, il s’agissait de la fameuse bête qui depuis quelques temps sévissait sur le plateau de Rians.

Après avoir prévenu la gendarmerie et pris contact avec la fédération départementale de la chasse, le Maire met sans perte de temps un dispositif en place. Il s’agissait, en effet, de ne pas traîner car c’était justement l’heure où les écoliers des bastides isolées rentraient chez eux. Très rapidement une équipe de volontaires – dont la plupart avaient sacrifié leur partie de boules – armés de fusils chargés de chevrotines étaient sur les lieux avec gendarmes, gardes forestiers et le garde chasse de Vaubelle.

Dans ce groupe nous pouvions reconnaître les plus fines gâchettes du village : MM. Barthélémy Bara ( et son chien connu de tous ), Lapoirie, Paul et louis Mathiot, rené Barbier, Léo Guisol, léon Reboul, Augustin Chanteduc, Albert Henry, Jean Cortèse, Mathieu Salvatico, Paul Amic, Jacques Alisio du bar Central, Louis Brémond, Lucien et Albert Garrassin, Gilbert Castellan, Marius Recours, Dessi et bien d’autres. Le chroniqueur cite même M. Gravier, le directeur de l’école.

La chasse à l’ours allait donc commencer et avec de tels nemrods le plantigrade n’avait qu’à bien se tenir !

Chacun pris sa place sans hésitation sur les itinéraires que le fauve pouvait emprunter. C’est Barthélémy et son chien qui servirent de rabatteur.

L’attente commença, crispante. L’émotion était à son comble car un ours ce n’est pas si fréquent dans la région, ce n’est pas un gibier commun dans nos collines même dans les coins les plus reculés de St Probace.

De mémoire de tourvain on n’avait jamais vu ça.

Chacun donc était à son poste, sur ses gardes, prêt, au cas où le monstre surgirait au détour d’une draille, à le fusiller à bout portant. Tous ces chasseurs, au palmarès élogieux, caressaient le secret espoir d’épingler l’ours à leur tableau de chasse. De plus quelle belle histoire à raconter, plus tard, aux petits enfants ! Sans compter qu’une belle peau d’ours pourrait remplacer avantageusement, dans la chambre à coucher, la vieille descente de lit tout élimée.

Ils entendaient dans le lointain Barthélémy encourager son chien de la voix. La bête comme à l’accoutumée ne laissait aucun buisson, aucune tousque, inexplorés.

Tout à coup, un fourré s’agite, des branches craquent et tel un bolide, Barthélemy et certains autres voient surgir devant eux un…magnifique sanglier qui sans demander son reste file dans la nasse.

Désillusion pour les chasseurs-spectateurs mais désillusion tempérée par l’espoir que faute d’ours ils mangeront un bon cuisseau de sanglier.

C’était sans compter sur la présence du garde-champêtre, l’autorité suprême en la matière, qui de sa voix de stentor s’écrit « halte au feu ! la chasse est fermée, il est interdit de tirer le gibier ».

Le gibier ? Ce splendide sanglier, un mâle énorme qui sans être inquiété traverse tout le dispositif mis en place par nos chasseurs.

Lorsque les volontaires retournèrent au village, il y avait foule sur le cours, c’est en héros qu’ils furent accueillis. Chacun voulait voir la bête, l’ours, la Tarasque, la Garamaudo (1) peut-être. Chacun voulait la toucher enfin et pouvoir dire « je l’ai vu » !

La déception fut à la pointure de ces fantasmes…profonde et générale. Le garde-champêtre devint suspect certains voulaient le mettre en quarantaine mais chez nous, vous le savez, la galéjade est reine, alors ? …. la bonne humeur reprit vite le dessus et bientôt le rire fut général. La quarantaine du garde-champêtre dura, peut-être …40 minutes avant qu’il ne rejoigne les autres au comptoir du Cercle pour fêter ce que nous appellerions maintenant « un non-événement ».

Ceci dit, revenons à nos fourneaux.

Pourquoi pas une bonne daube de sanglier, elle pourrait même agrémenter un plat de polenta…

(1) monstre légendaire ayant vécu dans les « gours » du village d’Allauch dans la banlieue marseillaise.

Publié dans contes

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