Du rififi à l'école

Publié le par Cipion

Du rififi à l’école.

Lambeaux de mémoire : Ce texte aurait pu être destiné à nos petits enfants (nous en avons 16 dont 14 biologiques) mais ils ont pour la grande majorité quitté l’école primaire, théâtre de cet épisode objet de ce texte. Il en reste un cependant et aussi 4 arrières petits enfants qui seront peut-être, un jour, intéressés par cette petite histoire vécue ?

Du rififi à l’école.

Nous sommes à Allauch où mes parents tiennent un commerce de boucherie depuis une dizaine d’années. Après un début de scolarité dans une école privée, je me retrouve en classe de troisième c’est-à-dire à 3 ans du certificat d’études primaires. J’ai donc 10 ou 11 ans. Notre institutrice est une jeune femme mignonne dont je n’ai gardé qu’un souvenir très vague. J’arrive donc d’une école « privée » mixte catho dans une école de garçons de la République. Nous sommes séparés des filles par un mur de plus de deux mètres surmonté d’un grillage d’un bon mètre supplémentaire. Ce détail n’a rien à voir avec mon histoire mais il fait partie du cadre de l’action. Je ne suis pas un mauvais élève mais ne chevauche pas en tête de la classe. J’ai rapidement quelques bons copains dont un voisin de rue, Francis Donati que je cite pour l’anecdote. Physiquement je suis peut-être le plus petit de la classe, en tous cas celui qui parait le plus fragile. En effet j’ai ce que nous appelions alors des « ganglions aux poumons », je crois qu’actuellement nous parlerions de primo-infection. Je suis aussi remuant que les autres mais…je ne dois pas trop remuer. Je crois même que les instits avaient reçu pour consigne de modérer mes jeux pendant les récréations. J’ai souvenance de longues minutes de « récupération » assis sur un des escaliers d’accès aux salles de classe. Dans notre classe il y avait un grand gaillard, costaud. Son nom, je m’en souviens encore : Arnaud. Il habitait dans un lotissement - le tout premier - à l’extérieur du village sur la route de Marseille, « La cité ». Grande gueule, pour lui j’étais une mauviette malgré la musculature exceptionnelle de mes jambes. Le nouveau, maladif, toujours bien coiffé, la raie sur le côté avec parfois une barrette, un visage avec des fossettes, tout pour être traité de « petite fille en sucre ». Ce n’était pas très grave mais je n’aimais pas. Alors, très rapidement, un jour je lui dis : « Et toi, pour qui te prends-tu ? ». Mal m’en a pris car il me rétorque sans hésitation : « Ce soir, à la sortie tu le sauras » le tout accompagné de son poing sous le nez -vous connaissez sans doute ce geste-. Normalement, ce type d’affrontement entre élèves, assez fréquents, se déroulait sur les aires près des écoles mais à l’abri des vues. Quelques témoins néanmoins, les copains de l’un et de l’autre protagoniste. Les cartables posés à même le sol, il y avait un échange de coups, empoignade, roulade au sol, immobilisation puis….l’arrêt…je ne sais plus…essoufflements, coups douloureux, le plus faible rompait, jamais rien de grave sauf pour l’honneur ! Parfois cependant les copains intervenaient pour séparer les belligérants. Arnaud était un habitué de ces bagarres. Il était parait-il invaincu.

A 16 heures donc, à la sortie, j’allais devoir l’affronter. La menace, le poing sous le nez, était claire. Cet après-midi là (nous allions en classe de 13h30 à 16h00) mon esprit, vous vous en doutez, est ailleurs. Les explications de notre institutrice ne peuvent chasser mon inquiétude, mon angoisse. Pour la première fois de ma vie j’allais me battre, contre un garçon de mon âge, sans véritable raison sauf, pour lui, parce que j’ai une tête qui ne lui revient pas et,

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pour moi, la volonté de lui prouver, de me prouver, que sa réputation ne m’impressionne pas. Et pourtant !

A la sortie, nous formons deux petits groupes qui se dirigent vers les aires. Mince ! Le terrain est occupé par deux adultes, des vieux, en pleine discussion. Qu’à cela ne tienne. Arnaud se tourne vers moi et, le plus calmement du monde, me dit : « Nous allons au château d’eau ». Le château d’eau c’est à deux pas, à quelques centaines de mètres, une réserve d’eau qui alimente le centre du village et qui présente, au-dessus, une surface plane herbeuse presque accueillante. Nous y arrivons rapidement. Nos supporters ne sont pas nombreux, en tout une dizaine d’élèves. Moi, je suis accompagné par Francis (déjà cité), Félix, Jo et... Audibert (Je ne me souviens plus de son prénom). Les autres ? je ne sais plus mais leur groupe est plus bruyant que le nôtre. Il est même presque joyeux. Ce n’est pas rassurant !

Arrivé sur le terre-plein du château d’eau, nous posons nos cartables, aux coins du « ring », les spectateurs s’écartent un peu et…je me retrouve face à Arnaud. Il me domine de 20 bons centimètres. Il tend son bras pour m’attraper. Je ne pense plus à rien d’autre que de frapper, frapper fort. Paradoxalement, je n’ai plus d’inquiétude, plus de doute, plus d’interrogation : il faut que je frappe. Lui, me saisit à l’épaule gauche et, moi, je frappe, à la tête, du droit, mon poing éclate, j’ai mal, très mal mais mon adversaire s’écroule assommé par mon coup arrivé sur sa tempe. J’ai peur, je l’ai tué, je ne voulais pas. Ses copains arrivent, le redressent. Il est vivant. Ouf ! Mais bien sonné. J’ai gagné, j’ai gagné. Jo vient vers moi, j’ai très mal à la main droite, elle commence à enfler. Il y a quelque chose de casser. J’ai frappé très fort. Pourquoi ? Je ne l’ai jamais réellement su. Je n’avais pas de haine, ce sentiment atroce qui pousse à…. La peur alors ? Peut-être la peur, non pas de prendre un mauvais coup, mais de perdre la face. Oui, c’est cela !

Arnaud, pâle me semble-t-il, vient vers moi. Il sourit presque et me tend la main, sans un mot. Je suis comme pétrifié. Je lui offre ma main gauche. Je crois qu’il comprend alors que j’ai mal. Il sourit vraiment et toujours sans un mot, quitte « le ring » avec ses copains. Nous, mon équipe, reste quelques instants silencieuse puis Félix s’écrit : « mais tu as gagné », divine surprise !

L’épisode se termine chez moi ; en arrivant j’essaie de cacher à mes parents l’état de ma main mais…. le regard maternel, très vite, perçoit chez moi une certaine gêne (c’est le moins qu’on puisse dire) dans mes gestes. Il faut donc que j’explique que…j’étais tombé dans l’escalier. « Mais comment t’es-tu débrouillé ?» dit mon père. Ma mère, elle, n’a pas dit un mot !

PS : J’avais bel et bien une fracture du métacarpe de l’index. Elle s’est soignée toute seule. J’en ai souffert, pas trop, pendant des années.

Publié dans Lambeaux de mémoire

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