Une sortie en brousse presque comme les autres ou « le poulet boiteux ».

Publié le par Cipion

Une sortie en brousse presque comme les autres ou « le poulet boiteux ». Est-il nécessaire de définir le vocable « sortie en brousse » ? Plus tard, beaucoup plus tard, il a été remplacé par « tournée de présence », expression plus adéquate, sans doute, mais qui ne fait pas rêver…… car j’ai en effet rêvé de sorties en brousse. C’était en mars ou avril 1956, lorsque paraît mon inscription au « tour de départ », je suis alors au Maroc, au 6° Régiment de tirailleurs sénégalais (6°RTS). Je suis arrivé, il y a peu, à Casablanca où se trouve le bataillon de commandement de ce beau régiment, avant d’être expédié à Médiouna, centre d’instruction du corps. C’est ma première affectation d’officier. Je suis marsouin en séjour « métropolitain » au Maroc ! A cette époque, l’inscription au tour de départ signifie : « Préparez-vous en attendant la désignation pour…servir outre-mer ». L’attente peut durer plusieurs mois. Cette année-là, fait surprenant, les jeunes sous-lieutenants en première affectation, dont je suis, ont été inscrits au « tour » après seulement quelques mois de présence en corps de troupe. Nous nous réjouissons. Comme les autres je suis impatient de partir, mais pour où ? Dès l’inscription au tour, à la popote, les discussions vont bon train. Les anciens font sans difficultés étalage de leurs expériences, de leurs sorties en brousse notamment. Mais la question reste posée : où aller ? Quel choix de territoires exprimer dans le formulaire C ou D (je ne me souviens plus) que je dois remettre dans quelques jours au PC du Colonel ? Il faut en mentionner 3 dont au moins un en zone d’outre-mer N° 3 (Océan Indien : Madagascar, La Réunion, les Comores) réputée moins intéressante par la modicité de la « Lamine Gueye »(1). Cette formalité mérite réflexion et les anciens – encore eux !- nous conseillent avec une certaine nostalgie que nous comprenons. Personnellement, j’ai demandé, dans l’ordre : la Nouvelle Calédonie, le Congo et…Madagascar. J’ai… Madagascar ! Je ne peux donc qu’être satisfait d’avoir obtenu ce que j’avais demandé même si ce n’est que le troisième choix….obligatoire. Après cette longue introduction, je vais essayer de vous narrer un épisode d’une sortie en brousse dans la « Grande Ile » à partir de ma garnison, Tananarive, que j’ai rejoint en août 1956. Je suis affecté à la 1ère Compagnie du Bataillon de Tananarive, commandé par le Capitaine Cormarèche que j’ai plaisir à citer car il fut, pour moi, un initiateur hors pair. Adjoint au commandant de compagnie et chef de la première section, j’ai pour la première fois des « sénégalais » sous mes ordres, ce qui peut paraître paradoxal pour un officier provenant d’un RTS où je n’ai côtoyé que des européens, des appelés du contingent pour la plupart. En fait, ma section est un mélange presque harmonieux de Guinéens, de Tchadiens et de Voltaïques. Sur mon carnet de chef de section, un seul sénégalais….originaire de Saint- Louis donc réputé de nationalité française et jaloux de cette différence. Cette sortie en brousse se situe très précisément en avril-mai 1958 sur les hauts plateaux malgaches entre Tananarive et Majunga. Récemment, en fouillant dans mes archives, j’ai retrouvé le compte-rendu réglementaire que tous chefs de détachement devaient établir au retour et, fait exceptionnel, quinze feuille manuscrite rédigées à chaud qui m’ont remémoré quelques anecdotes dont celle qui va suivre. (1) Parlementaire d’origine sénégalaise à qui l’on doit l’instauration de la « prime de départ ». Notre détachement se compose d’un officier, onze sous-officiers et soixante-dix tirailleurs. Au cours de plus de trois semaines de brousse, il visitera une cinquantaine de villages d’importance variable, de quelques cases à plusieurs quartiers, et bivouaquera dans une vingtaine d’entre-eux après des étapes de quatre à huit heures de marche (dans cette région, le kilométrage ne signifie pas grand-chose car les dénivelées étant importantes le rythme n’est jamais le même). Toujours à pied car la compagnie ne dispose que d’un véhicule : la jeep du capitaine. Le bivouac est l’école de la vie en campagne, le repos après l’effort mais aussi, souvent, la fête au village pour des populations qui n’ont pas vu de « visiteurs » depuis de longs mois, parfois des années. Notre arrivée était généralement annoncée par le « téléphone malgache », presque toujours confirmée par un coureur, pieds nus et armé d’une sagaie que l’on envoyait en avant. Elle donnait lieu à un cérémonial sympathique : contact avec le chef de village (parfois chef de canton), salutations, présentations des notables et des anciens combattants (2). Souvent échange de cadeaux, reconnaissance des lieux de bivouac, point d’eau, invitations….. Les villageois nous offraient invariablement de la nourriture : depuis le zébu (toujours sur pieds) au poulet ou à la main de bananes (jamais de régime car, dans cette région, les bananiers sont rares) ou au mini sac de riz. Il n’était pas question de refuser mais lorsque c’était un zébu (souvent), nous l’attrapions, l’abattions et le partagions avec la population. C’était alors la liesse car, c’est paradoxal, mais dans cette région d’élevage, les autochtones consommaient rarement de la viande de zébu. La liste des villages-étapes avaient été, au préalable, préparée par mes soins avec les autorités civiles locales. C’étaient généralement les plus importants….encore que, hors des pistes automobilables, l’importance soit toute relative ! Toujours est-il qu’un jour d’avril 1958 après une étape relativement facile, le détachement arrive en fin de matinée, sous un soleil de plomb, dans un village d’une quarantaine de cases, situé sur un plateau aux allures sahéliennes. Beaucoup de bozaka (lire bouzac), cette herbe qui, en plus dense, ressemble à notre « baouque » provençale mais peu d’arbres, quelques manguiers et de rares eucalyptus. Comme à l’accoutumée, le village est rassemblé : une trentaine de personnes derrière la dizaine de notables. Je suis accompagné de notre interprète, un caporal-chef malgache par ailleurs spécialiste transmissions. C’est lui qui, tous les soirs, met en œuvre le poste radio ANGRC 9 qui nous relie à la capitale. La discussion s’instaure, conviviale, et, très rapidement j’apprends deux choses importantes. D’une part, que nous sommes tous conviés, le soir même, à une petite fête avec la population du village (musique, chants et danses traditionnelles toujours à la tombée de la nuit). D’autre part, que le chef de canton réside dans un village voisin de quelques kilomètres seulement que je n’avais pas prévu de visiter ! Je suis plutôt mécontent de ne pas avoir été avisé de ce fait avant mon départ. A l’inverse, mes interlocuteurs paraissent particulièrement satisfaits d’avoir été « choisis ». Je décide alors, sur le champ, de laisser (2) Au sens le plus large du terme : qui a porté l’uniforme. l’installation du détachement à mon adjoint et je pars immédiatement saluer le chef de canton. Les trois kilomètres, au plus, qui séparent les deux villages sont franchis allègrement, comme c’est toujours le cas quand nous n’avons pas nos sacs à dos dont le poids excède toujours les 18 à 20 kilos. Je suis accompagné de l’interprète et de deux tirailleurs dont Barandji, mon ordonnance, un Sarah d’un mètre quatre-vingt. Nous apercevons d’assez loin, les lisières du village. Une dizaine d’individus, des hommes, pas de femmes et pas d’enfants –ce qui est assez rare car, partout, notre présence attise la curiosité des plus jeunes, les « zazakelly ». A notre approche, l’un des hommes s’avance vers nous ; c’est le chef de canton. Il nous attendait, nous remercie d’être venus mais s’étonne du peu d’importance de notre groupe. Je crois avoir compris avant que notre interprète, Razaf, me le traduise. J’essaie d’expliquer aussi clairement que possible que le détachement est resté dans le village voisin car….. mes arguments sont oiseux mais c’est ainsi ! Mon interlocuteur semble les accepter et m’invite à visiter le village. Je l’accompagne en maudissant le secrétaire du chef de province qui ne m’a pas renseigné correctement. Le village a été nettoyé. Il est même d’une propreté méticuleuse. Le devant des cases vient d’être balayé. Les feux sont éteints. Les ustensiles sont rangés. Le grand jeu ! Le grand jeu mais une population rare et figée. Où sont les habitants ? Les enfants surtout. Aux champs, parait-il ! Nous ne sommes pas invités à boire le verre d’eau fraîche (« rano mangasika ») traditionnel ni à nous asseoir pour palabrer comme c’est le plus souvent le cas. Je ne suis pas très à l’aise et ne tiens pas à prolonger la visite. Nous allons nous séparer de nos hôtes lorsque le chef de canton appelle un de ses notables qui tient un poulet dans ses bras. « Pour toi, mon lieutenant, avec leurs remerciements » traduit Razaf. Je prends le poulet, remercie et le donne à Barandji. Nous n’avons pas fait cent cinquante mètres que Razaf me dit : « Mon lieutenant, fais lâcher le poulet, il est boiteux ». « Mais si nous le lâchons il va partir » ? « Oui, mon lieutenant, mais ainsi ils verront que tu n’es pas content ». « Tu es sûr qu’il est boiteux ? ». « Oui, oui, je sais comment ils sont ». « Bon, Barandji, lâche le poulet ! ». « Mais, comment, mon lieutenant ». « Exécute et ne discute pas ! ». De mauvaise grâce, Barandji lâche le poulet qui immédiatement s’enfuit vers le village….en boitant ! « Razaf, tu avais raison mais il faudra m’expliquer ». Et tout en marchant, Razaf m’explique la mauvaise humeur du chef de canton qui, par ailleurs, est en assez mauvais terme avec le chef de village où nous bivouaquons. Avec ce geste, il a voulu marquer son mécontentement. Il ajoute « je ne suis pas sorcier mais j’ai de bonnes oreilles ». Cet épisode m’indispose, je n’apprécie pas cette situation qui risque d’exacerber l’antagonisme entre les deux villages, mais sous certains aspects, il m’amuse lorsque j’imagine la tête du chef de canton récupérant son volatile boiteux. L’histoire pourrait s’arrêter là, mais ce n’est pas le cas. Le soir, chez nos hôtes, les préparatifs vont bon train. Sur la place de latérite parfaitement nettoyée, les villageois ont placé une grosse caisse en bois et, sur cette caisse, un fauteuil, un fauteuil de fabrication locale mais un fauteuil. Il ne doit pas y en avoir beaucoup dans le village. A la nuit tombée, le chef ce village vient nous chercher. A l’exception du poste de garde, les tirailleurs, mêlés à la population, sont déjà installés autour de la place. C’est alors qu’arrive ce que je redoutais depuis quelques instants….le chef de village m’invite à m’asseoir dans le fauteuil. Je refuse poliment, arguant que cette place lui revient de droit mais il ne veut pas en démordre. Je propose alors de descendre le fauteuil de son piédestal, il n’en est pas question ! Je monte donc sur ce podium improvisé avec la désagréable impression d’être ridicule mais autour de moi, je ne décèle aucun sourire, même chez ceux habituellement connus pour leur impertinence. La fête commence donc par des danses exécutées par des couples en costume traditionnel. Ils miment la récolte du paddy. La musique est douce, répétitive. Les danseurs et les musiciens semblent y prendre un réel plaisir, les spectateurs aussi. La première danse est à peine terminée que Razaf s’approche de moi et me dit : « Mon lieutenant, le chef de canton est là ». « Où ? ». « Derrière le fauteuil, il veut te parler ». Trop content de quitter mon « trône », je descends et suis l’interprète jusqu’à notre visiteur du soir. Traduction de Razaf : « Mon lieutenant, excuse-nous pour le poulet ; j’ai été trompé par celui qui me l’a donné. Accepte celui-ci et reste notre ami ». Je suis un peu interloqué, il fait nuit, c’est peut-être le même poulet ? Pourtant, Razaf sourit et opine du chef. Après tout je n’ai aucune raison de refuser même si son excuse ne me trompe pas. Je prends donc le poulet et le donne à Razaf et j’invite mon nouvel ami à prendre place avec moi….à côté du fauteuil et la fête continue. Mon nouvel ami ? Je ne croyais pas si bien penser car le lendemain matin, aux aurores, lorsque le détachement quitte son bivouac, il est là, avec certains de ses notables, pour nous saluer et solliciter une photo souvenir que j’ai conservée! Et voilà ! La mauvaise information initiale, l’oubli d’un secrétaire du chef de province, ont- ils contribué à rapprocher les deux villages ? Je ne l’ai jamais su et ne le saurai jamais mais, après plus d’un demi-siècle, j’en garde encore le secret espoir.

Publié dans Lambeaux de mémoire

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