"Un appelé en Kabylie"...nos commentaires (1ère partie)

Publié le par Cipion

Nos commentaires, précisions, compléments au livre de Paul FORTU intitulé « Un appelé en Kabylie ».

Mode d’emploi : à lire avec l’ouvrage de FORTU. Le texte se réfère aux pages du livre, même si, sur le fond, il déborde souvent l’anecdote initiale.

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Page 9 : L’auteur ( pour la suite, nous l’appellerons simplement FORTU) cite la date du 1er novembre 1954, « la Toussaint rouge », le début de l’insurrection. Alors, nous ne sommes pas encore mariés. Nous nous connaissons « tout juste » -comme on dit en Provence- pour nous être rencontrés rapidement, début août à Strasbourg. Juliane est jardinière d’enfants. Moi, sous-lieutenant de la Coloniale. Je suis à L’EAI (Ecole d’Application de l’Infanterie). Aussi dramatique soit-elle « la Toussaint rouge »(1) ne nous alerte pas. L’Indochine qui se termine est encore très présente dans nos esprits et nous sommes sous le coup de la capitulation du camp retranché de Dien-Bien-Phu. Durant l’année scolaire, à l’EAI, nous ne voyons pas réellement arriver la rébellion algérienne. Le Maroc où le sultan Mohamed V vient de revenir après son exil à Madagascar, nous paraît plus inquiétant. A l’issue de l’année d’ailleurs, ne pouvant choisir les paras, j’opte pour le 6° RTS (Régiment de Tirailleurs Sénégalais) à Casablanca.

(1) Avec l’assassinat gratuit du couple d’instituteurs, les MONNEROT.

Page 13 : autre date, le 27 juillet 1959, FORTU arrive à BM. Nous, nous sommes en congé au Beausset et préparons l’installation de Juliane, Isa et Steph (nés tous les deux à Tananarive) au Château Marquand à la Cadière d’Azur. J’ai, en effet, demandé une affectation en Algérie et je ne doute pas d’avoir satisfaction !

Page 17 : ce voyage Alger- BM en train, je le ferai quelques semaines plus tard, le 31 août 1959. Voilà d’ailleurs ce que j’écris à Juliane ce soir là : « ..ce matin nous sommes arrivés à Alger à 07h00 exactement (1)…pas d’accueil, rien, c’est navrant ! De 07h00 à 10h00, récupération des bagages et réexpédition sur BM (départ du train à 14h15). De 10h00 à 12h00, petite ballade en ville puis lecture de la presse locale au Cercle des Officiers. A 12h00, repas. A 14h15, je quitte Alger. A 16h00 j’arrive à BM. En gare pas plus d’accueil qu’au port. Décidément « on » n’attend pas après moi ! J’arrive cependant à trouver le PC de mon régiment (le 9°RIMA). Je me présente au chef d’Etat-major (bonhomme) puis au Colonel (jeune et ouvert). De ces entrevues, dans une ambiance assez particulière de travail intense mais décontracté (j’y reviendrai), il en résulte que je vais prendre le commandement de la 8° Compagnie du 2° Bataillon commandé par un capitaine, le capitaine BATAILLE (voir extraits de journaux joints) (2). Le colonel m’a dit que, bien sûr, j’étais encore jeune en grade mais que, vu mes notes (?) .. « je vous donne cette compagnie ». En fait, je crois, qu’il y a pénurie de jeunes officiers d’active, peu de capitaines et encore moins de lieutenants. Aussi, me semble-t-il, mais je m’avance peut-être, le capitaine commandant le bataillon souhaite des commandants de compagnie jeunes. Oncque, comme dirait FAN, (3) je suis à BM et ce pour 4 ou 5 jours encore. Ce soir à la popote, le Colonel m’a dit « Cic..cione, - il prononce comme les gens du nord -, avant de rejoindre votre compagnie je veux que vous étudiiez à fond le problème qui se pose à nous et comment nous voulons le régler. De plus, vous irez rendre visite à vos futurs voisins (dont le commandant LEMAL qui commande le 3° bataillon et que nous avons connu à Tana) puis vous irez vivre une vie d’ascète dans vos montagnes ». Le toubib présent à mes cotés à ajouter « A la pointe du combat ». Tout ceci n’est pas pour me déplaire mais, en fait, je crois qu’il n’y a plus beaucoup de combats, nous en sommes au stade de la pacification et j’ai cru comprendre que, dans ce domaine, le 2°bataillon innovait (mais là encore j’y reviendrai).

A BM je loge dans un appartement qui me fait rêver : 4 pièces, s.de s., cuisine, s. de b., toilette. Dans un immeuble neuf. Ce logement est occupé (mal d’ailleurs) par 4 sous-lieutenants dont 1 actuellement en stage, m’a cédé son lit. Tout est sale, à ne pas prendre avec des pincettes, mais personne, sauf moi, a l’air de s’en apercevoir. Heureusement, je ne suis là que pour 4 jours….

…. en résumé : première impression assez mal définie mais je suis très content de mon affectation au 2°bataillon. L’austérité, tu t’en doutes, me convient (prépare pull et chaussettes de laine). J’ai eu quelques échos de la compagnie..en bien et…en mal mais là aussi attendons ! ».

Pour l’anecdote, Juliane m’a répondu (le 2 septembre) : « Je suis très fière de te savoir commandant de compagnie….j’en ai fait état à ton père qui est particulièrement content car dit-il ‘’ ainsi il sera moins tenté de bouger et de marcher en avant des autres, le plus souvent le commandant reste derrière ses troupes’’ ». Elle ajoute, toujours pour l’anecdote, « Veux-tu réellement des chaussettes de laine ? Quelle couleur ? ».

  1. J’ai effectué la traversée sur le « Ville d’Alger ».
  2. Des coupures de journaux concernant un reportage sur le 2° bataillon que nous n’avons malheureusement pas conservées.
  3. FAN CORMARECHE, c’était mon premier commandant de compagnie à Madagascar devenu un ami cher. Lui aussi est en Algérie mais dans un autre secteur.

Page 50 : une autre date importante, le 16 septembre 1959. Je commande la 8° compagnie depuis le 5 septembre (nous y reviendrons). Ai-je écouté le discours de De Gaulle ? Ce n’est pas sûr car je crois que j’étais en opération mais nous en avons parlé et Juliane, dans une de ses lettres, m’interroge : « Je viens d’écouter le discours de De Gaulle, je le trouve raisonnable et, à priori, n’allant pas contre les vues de l’armée mais je suis une politicienne de rencontre ! Je voudrais que tu m’expliques quelles sont les réactions sur le terrain et quelles seront les conséquences. Est-ce ce que vous attendiez ? »

Je réponds par retour de courrier à ses questions : « …tu me parles du discours de De Gaulle. Voici mon opinion personnelle qui n’est pas celle de tous nos cadres mais, je crois, que bon nombre d’entre-eux la partage. D’abord, notre bon Président a surtout parlé pour l’opinion mondiale et l’ONU. Les idées énoncées sont dignes de sa réputation, de sa stature et je maintiens ce que j’ai toujours dit : c’est un visionnaire…que je crois honnête.(1) En ce qui concerne la suite des événements en Algérie, je ne crois pas que, dans l’immédiat, ces paroles aient une influence. Elles pourraient en avoir si le GPRA (2) (actuellement à Tunis) décide de le prendre au sérieux. Or, cela paraît peu probable. Je ne pense pas que les responsables du FLN soient des gens à écouter la voix du bon sens. Car, en effet, ce discours c’est la voix du bon sens pour l’opinion internationale. Ce sont les traditions démocratiques de la France respectées. Mais pour les gens « d’en face », c’est le début de la capitulation car il reconnaît non seulement leur existence mais aussi leur audience internationale. Pour nous, c’est avant tout, la poursuite de la pacification –avec malheureusement des effectifs qui fondent -, c’est la continuation du combat contre les rebelles et contre la misère. C’est aussi « ignorer » l’autodétermination conduite n’importe comment car nous ne pouvons oublier que depuis 5 ans nous nous battons pour que ces gens là restent français. Tu vois, mon sentiment reste le même. Ce discours sur le terrain n’a rien apporté, m’a rien appris si ce n’est…. qu’il faudra peut-être envisager un autre 13 mai …en 1964 (3). Mais d’ici là ? ? ? »

  1. Mon sentiment évoluera beaucoup au fil des mois.
  2. Gouvernement Provisoire de la République Algérienne.
  3. Pourquoi ai-je avancé cette année là ? Je ne sais plus mais d’autres que moi y ont pensé en janvier 1960 (voir P.198).

Page 52 : l’opération dans les ALI BOU NAB (massif montagneux forestier inextricable où a été tué en janvier, je crois, le capitaine GRAZIANI du 6° RPIMA. C’était au cours de l’opération K16. Le 6° avait eu 25 morts dont 2 officiers et 29 blessés). Cette opération, nous l’avons faite ensemble, FORTU et moi. C’était notre première opération d’envergure dans le cadre du plan Challe (1) baptisé « Jumelles ». Une des dernières opérations de ce genre dans notre secteur.

La veille nous avions passé une partie de la journée et la nuit à rechercher un de nos capitaines du 3°bataillon – nos voisins – enlevé en plein jour par le FLN. Nous ne l’avons pas retrouvé, nous ne l’avons jamais retrouvé.

De l’opération ci-dessus, nous sommes rentrés, bredouilles, le 23 septembre au soir, en camion, fourbus.

(1) Du nom du général de l’Armée de l’Air CHALLE alors commandant en chef en Algérie.

Page 72 : l’épisode des haut-parleurs (mégaphone) me rappelle que nous utilisions souvent ce procédé pour nous adresser aux rebelles locaux qui vivaient, souvent piteusement, « dans les oueds »(c’était notre expression). Il existait même au niveau du secteur une section que de nos jours nous appellerions « audio », dotée de camionnettes équipées de haut-parleurs très puissants. Elle sillonnait les pistes et diffusait des messages d’invitation au ralliement. Ce n’était pas totalement inefficace.

Page 91 : voilà un fait dramatique qui a marqué mon séjour en Algérie. De cette embuscade sur le détachement du lieutenant BARON, j’en ai gardé un souvenir très précis bien qu’un peu différent de ce qu’écrit FORTU. Ce n’est d’ailleurs que de mémoire car je n’ai rien écrit à Juliane.

Je me souviens être arrivé sur les lieux du drame alors que les corps n’avaient pas encore été enlevés. Oui, le spectacle était affreux, nous étions tous dans une rage folle, capables alors de tous les excès. Personnellement pendant des semaines j’ai dû faire d’énormes efforts pour ne pas voir des égorgeurs partout, pour ne pas pratiquer l’amalgame, comme le dit plus loin FORTU, et faire en sorte que mes gas ne tombent pas dans ce piège.

Le lendemain ou le surlendemain, nous étions à Tizi-Ouzou pour accompagner et rendre les honneurs à nos camarades. Emouvant. Qui peut encore parler d’une guerre propre ?

Page 108 : seulement pour remettre les pendules à la bonne heure : le lieutenant Walter – un de mes anciens que j’ai retrouvé bien plus tard, en fin de carrière, dans les rangs du Commissariat de l’armée de terre – n’est pas partie en octobre mais vraisemblablement en août. C’est un détail !

Page 137 : l’arrivée de CIPION…. c’était très précisément le samedi 5 septembre 1959 (dixit mon agenda). J’en ai, moi aussi, gardé un souvenir très précis que j’ai consigné dans mes notes :

« le P.C. du bataillon est à Camp Maréchal, une petite localité au bord de la route Alger/Tizi Ouzou, une localité calme et coquette. J’y arrive le 3 septembre dans l'après-midi, je suis reçu par le capitaine LEJOLY, l’adjoint du capitaine BATAILLE (FORTU l’a baptisé VAILLANT). Ce dernier est absent mais il n’est pas très loin, à la 10° compagnie –je crois – aux pieds des ALI BOU NAB, un village de regroupement. BERTIN, le commandant de la CCS, m’y amène.

Je me souviens très bien, la jeep de BATAILLE est arrêtée à un carrefour. BATAILLE est à coté de son véhicule, il parle à la radio, le casque lourd sur la tête –autour de lui tout le monde est en casque d’ailleurs…je me sens nu ! -. C’est un petit bonhomme (de ma taille), bien en chair, presque poupin. Il parle vite, d’une voix saccadée, assurée, avec des gestes secs, nerveux. Il m’accueille avec un grand sourire, il est chaleureux. « Cic…cione (décidément ils sont tous du nord mes chefs !), vous tombez bien, j’ai besoin de vous, on va en parler, montez » et il m’offre la place du mort dans sa jeep. Nous allons à la 10°compagnie. Je revois le commandant de compagnie, un capitaine dont j’ai oublié le nom, il fait très petit garçon devant BATAILLE.

Nous revenons à Camp Maréchal où il me présente à une figure du bataillon : le capitaine ROSTY, le major, un ancien, un peu ronchonneur mais qui paraît lui être très dévoué. C’est de fait le patron de toute l’administration du bataillon car BATAILLE a des idées et, au 2°bataillon, il les applique : plus d’administration dans les compagnies, enfin le strict minimum. « Vous êtes là-bas, me dit-il en me montrant les crêtes des ALI BOU NAB, pour faire la guerre et…la gagner…rien d’autre ». Ca a l’avantage d’être clair ! Il dit cela avec le sourire et en se mettant presque au garde à vous .

Son P.C. avant est à Timezerit, camp Maréchal n’est que la base arrière. Après 24 heures sur place, avec les administratifs, nous partons donc pour Timezerit le samedi matin. Je n’y reste que quelques minutes qui me permettent de faire la connaissance du capitaine ‘ X ’ chef de la SAS locale et du lieutenant ROBLIN, officier de renseignement, un « bigorre » très sympa. Très vite nous repartons vers le P.C. de ma future compagnie, la 8 . Il est situé à Toughsal (prononcez Toursal) dans un petit village au bord de la piste, à quelques kilomètres seulement de Timezerit. Mon prédécesseur (FORTU l’appelle WALTER) n’est plus là depuis quelques semaines. Il a passé la compagnie à l’officier le « plus ancien dans le grade le plus élevé » : le sous-lieutenant FORTUNATO, un officier du contingent (appelé). Celui-ci est absent, parti en exploitation d’un renseignement à l’autre bout du sous-quartier. BATAILLE jubile, il me dit « Cic…cione vous allez prendre le commandement de votre compagnie sur le terrain. C’est l’idéal ». Moi, je n'en ai aucune idée mais je suis sans à priori, alors pourquoi pas ? Et nous reprenons la piste vers l’ouest puis le sud, je n’ai pas de carte mais j’essaie de m’orienter. Nous passons prés d’un village sur lequel flotte le drapeau tricolore. « C’est une de vos sections me dit BATAILLE » mais nous ne nous arrêtons pas car la radio grésille. J’entends mal mais je sens qu’il se passe quelque chose. Au pied d’un mamelon boisé, Bataille arrête sa jeep et saisi le combiné ; la liaison est établie avec FORTUNATO (je découvre l’indicatif de la compagnie : « la dunette marron » ou tout simplement « marron »…c’est noté ! Nos gens ont trouvé une cache, dans la paroi d’un puits mais un de nos gas aurait été grièvement blessé. Il y a, me semble-t-il un problème relationnel, sur place, avec une autre unité (voisine ou d’intervention ?). Je ne comprends pas très bien et dans cette ambiance je ne veux pas poser de questions. Le village concerné, vide de ses habitants, n’est pas très loin, je l’estime à moins d’un kilomètre. Je demande à BATAILLE occupé par un ballet d’hélicoptères, j’en compte au moins deux, l’autorisation de me rendre sur place à pieds. Il accepte mais me fait accompagner par un de ses soldats. Il est vrai que je n’ai pas encore d’arme.

Nous progressons assez rapidement, les hélico partis le calme est revenu. Un calme troublé un temps par des éclats de voix puis….plus rien. Je débouche sur la place d’un hameau de pierres sèches et à une trentaine de mètres je découvre, près d’un puits, un groupe de militaires dont un sous-lieutenant de grande taille qui paraît donner des ordres. Apparemment tout est fini, j’attends donc que le bilan soit fait avant de me manifester….. ». La suite vous la connaissez maintenant.

Le lendemain soir, j’écris ma première lettre de Toughsal à Juliane (le 6 septembre à 20h00 ) :

« J’ai perdu la notion du temps, je ne sais plus depuis combien de jours je ne t’ai plus écrit (en fait depuis le 3 au soir). J’ai l’impression d’être ici depuis une éternité…et ton courrier ne m’a pas encore rattrapé (adresse exacte : S.P. 88339). J’aurai sans doute de grosses difficultés à t’écrire régulièrement tous les jours ou même tous les 2 jours comme nous l’avons convenu car j’ai un boulot fou : opérations sur le terrain, réorganisation de la compagnie car pas mal de choses ne me conviennent pas, visites de mes sections… Vois-tu, à cette heure, mes yeux restent difficilement ouverts car je suis debout depuis hier 06h00 du matin et en 2 jours je n’ai pris que 3 repas et quel repas ! Je suis vraiment en pleine ambiance. Je viens d’apprendre, à l’instant, que nous sommes un dimanche grâce à radio Alger qui diffuse « la route du dimanche ».

Hier j’étais avec mon commandant de bataillon (capitaine BATAILLE), un gas sensationnel. Vers 09h30 nous apprenions qu’une cache venait d’être découverte dans mon futur sous-quartier (territoire de ma compagnie). Nous nous sommes portés sur les lieux où se trouvait notamment un élément de ma future compagnie. Bilan plutôt flatteur : 1 rebelle (fellagha) tué, 2 prisonniers, 1 fusil-mitrailleur, 2 fusils de chasse et 2 postes transistor récupérés. De notre coté, un seul blessé. Ceci nous a amenés jusqu’à 14h00.. A 16h00, BATAILLE me présentait à 2 postes tenus par la compagnie et aux populations des 2 villages. A 18h30 je prenais possession de mon futur P.C. A 19h30 nouvelle alerte, je pars avec une section de la compagnie….pour la nuit. Retour, ce jour à 14h00.

Pour la première fois ce soir je t’écris donc de mon P.C. situé dans un village de Grande Kabylie, en pleine montagne. Plus tard lorsque j’aurai moins sommeil, j’essaierai de te décrire les lieux où je vais, dorénavant vivre plusieurs mois sauf déplacement ».

Page 139 : j’apprécie à sa juste valeur le premier jugement de FORTU mais je souhaite apporter une explication complémentaire et formuler une rectification qui a son importance :

  • l’explication concerne l’expression employée par FORTU « ne pratique pas l’amalgame », vous l’avez peut-être compris cela signifie ne pas faire de confusion entre rebelles et population, même et surtout lorsque cette dernière paraît avoir choisi l’autre camp (souvent sous la menace jamais gratuite). Tout n’est pas simple, la seule façon de s’en sortir, certains disent de sauver son âme, c’est de s’en tenir strictement, certains disent bêtement, (ce ne sont pas les mêmes, vous vous en doutez !) à un principe qui n’est pas toujours enseigné dans nos écoles mais qui nous distingue des gens « d’en face » : respect de l’autre comme nous souhaitons tous être respectés. Ce n’est pas se gargariser de mots, c’est très concret dans notre vie quotidienne, c’était alors très concret mais je l’avoue pas toujours facile. Dans l’action, avec une arme à sa disposition, beaucoup et notamment les plus faibles se sentent invulnérables alors tout peut arriver. Il nous a fallu, à nous les cadres, une vigilance de tous les instants au moins au début, avant d’être connu ! C’est vrai nous n’étions pas préparés à ce genre de guerre. Notre formation traditionnelle même agrémentée, si je puis dire, de l’expérience indochinoise de nos anciens, ne nous avez pas appris à nous battre « tous azimuts » avec nos armes, notre esprit et notre cœur. Elle ne nous avait pas préparés à cette tension permanente (exit le repos du guerrier), à cette disponibilité physique et psychique exacerbée. Sur les crêtes, nous n’avons jamais connu - n’est-ce pas FORTU ? – le rythme de 3 ou 4 jours d’opération suivis de 2 ou 3 jours de récupération. Ca n’existait pas.
  • La rectification concerne l’arrivée de Juliane (Juliette) et des enfants (trois). Lorsque « nous sirotons notre café brûlant et insipide » comme le dit FORTU, nous sommes dans les premiers jours de septembre 1959 et Juliane n’est arrivée à BM qu’en avril de l’année suivante. Cette annonce, l’arrivée de ma famille, je ne lui ai donc pas faite à Toughsal mais à Ouled-Ameur en mars 1960. Ceci dit, à 6 mois près, c’est sans doute comme cela que ça c’est passé sauf que Jocelyne (sa femme) et Martine (sa petite fille) ont occupé un logement à « La Plaine », à BM, plusieurs semaines avant Juliane.

Je profite de cette occasion pour préciser que la venue de nos familles étaient non seulement acceptée mais conseillée par notre hiérarchie. C’était un aspect annexe mais non négligeable du plan « Challe », le plan de pacification. Un pari, peut-être, mais un gage de confiance significatif. La présence de nos familles affirmait le succès de nos actions militaires sur la rébellion. Elle représentait aussi un geste fort de fraternisation, des possibilités accrues de promotion sociale –Juliane vous en parlera peut-être -, d’intégration, de médiation parfois entre des communautés écartelées par la guerre. C’était également un apport économique sensible pour nos petites villes et nos villages. Il fallait toutefois jouer le jeu. Et quel jeu !

Au secteur, de mémoire, une bonne dizaine de nos familles ont résidé à BM, mais aussi à Camp Maréchal. Lorsque j’étais « sur les crêtes » j’avais, un temps, envisagé de faire venir Juliane à Camp Maréchal où il y avait quelques villas coquettes et où résidait d’ailleurs l’épouse de notre « chef ». A BM il y avait au moins épisodiquement la femme de notre colonel et 3 ou 4 autres épouses de camarades affectés dans cette petite sous-préfecture.

Nous, Juliane et moi, le jeu – si je puis dire – nous avons voulu le jouer à fond. En fait, moi, je n’avais aucun mérite car « j’étais payé pour ça ». J’étais plongé dans la pacification jusqu’à la racine des cheveux (toujours coupés courts) et j’y croyais ferme. Mais Juliane, pourquoi ? Comment ? Avec ses (nos) trois enfants dont un vieux de quelques semaines et un mari déguisé en courant d’air ? Nous avions engagé une jeune kabyle, Zohra, pour l’aider, pour la libérer quelques heures qu’elle consacrait alors dans les quartiers périphériques et les douars environnants. Mais, je lui laisse le soin de vous en parler…..

Oui, c’était risqué. Lorsque j’y pense maintenant, je me dis que c’était de l’inconscience ou…une foi énorme dans l’avenir. Un avenir qui nous a terriblement, douloureusement déçu.

Page 140 : « nos cartes » dit Fortu. En fait nous n’avions pas réellement de cartes mais des « chevelus » ronéotés, c’est-à-dire un relevé assez précis fait à la main du nivellement et de la planimétrie de notre zone d’action. Equipé du quadrillage « chasse » ils nous permettaient de nous retrouver enfin…presque toujours.

Page 145 : C’est exact, le capitaine BATAILLE avait coutume de dire « FORTU ? c’est un cow-boy » mais c’était avec beaucoup d’affection. Je crois d’ailleurs que FORTU en cultivait un peu le genre. A ma connaissance, c’est un sujet que nous n’avons jamais abordé.

Page 146 : le 2 décembre 1959, j’étais invité à Tizi-Ouzou par mes camarades « cyrards » pour marquer le « 2S » (anniversaire de la bataille d’Austerlitz….et oui, c’est loin tout ça mais c’est la tradition) Je ne sais pas d’ailleurs si, concernant les faits rapportés, la date est exacte mais ce que je sais sur cette mutation je vous le livre :

- Dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre une grosse tempête enlève le toit de tôles du petit bâtiment réfectoire que nous venions de terminer et le dépose non sans dégâts sur la toiture branlante de ma « mechta PC ». Toute la journée qui suit nous avons un fort vent et de la pluie mais malgré les bourrasques qui rendaient le travail dangereux, avec l’aide de la population, nous réussissons à remettre les tôles sur les murs du réfectoire et surtout à les attacher solidement puis à réparer « mon » toit. Ouff ! car à la tombée de la nuit la pluie reprenait de plus belle. Ce soir là, j’écris à Juliane : « Je ne sais pas si nos pistes vont tenir longtemps. Normalement demain je dois aller au

2S à Tizi-Ouzou pour déjeuner mais je crois que ça ne sera pas possible »

Le mauvais temps était d’ailleurs généralisé sur le bassin méditerranéen car, rappelez-vous (non, vous étiez trop jeunes) la catastrophe de Fréjus (rupture du barrage de Malpasset).

Le 3 décembre au soir j’écris à Juliane : « Hier en guise de déjeuner du 2S, nous sommes partis en opération (1), guerre atroce où sous la tempête nous en avons bavé comme des braves. Départ de nuit sous la pluie, dans le brouillard, avec un vent frisant souvent les 120km/h, trempés dans le premier quart d’heure. De 05h00 du mat. à 18h00 nous n’avons pas eu un moment pour souffler, c’est sans doute l’opération la plus pénible que nous ayons faite à ce jour. Au moment du démontage, le colonel qui était sur le terrain avec nous, m’a fait appeler pour m’annoncer son intention de me prendre à son état-major à BM. Nouvelle flatteuse mais qui ne m’enchante pas du tout. Je dois avouer que je connaissais cette intention depuis le 11 novembre par une indiscrétion de mon camarade DELMAS, très proche du colonel (peut-être même l’initiateur de cette mesure, je ne le saurai jamais !) mais cela me paraissait tellement farfelu que je n’y croyais pas. J’en avais d’ailleurs parlé immédiatement au capitaine BATAILLE qui m’avait promis d’intervenir pour que je garde ma compagnie. Or, toujours sur le terrain, hier, BATAILLE lui-même m’a dit « C’est perdu Cic…cione je n’ai rien pu faire, le colon m’a menacé de me mettre aux arrêts si j’insistais ». Je lui ai répondu « Croyez, mon capitaine, que ça ne m’enchante pas du tout. Je ne veux pas quitter le bataillon et encore moins ma compagnie ». Il m’a promis d’essayer à nouveau. Je sais qu’il le fera mais je n’y crois plus car trop de gens en parlent comme si c’était acquis. La décision est prise, il ne faut pas que je me berce de fausses illusions.

Ce soir, je suis sincèrement, profondément déçu. Je me suis attaché à cette compagnie, cette poignée d’hommes, qui est mienne parce que j’ai voulu qu’elle le soit. Attaché aussi à ce bataillon où règne une ambiance que je n’avais encore jamais connue. Attaché à cette mission, à cette lutte de tous les jours contre tout et tous. Ce soir je suis amer. Je ne sais pas encore ce que l'on va me donner mais je ne crois pas à une compensation. Une lueur cependant dans ce tableau noir….je serai peut-être plus souvent près de toi, de vous, car tu viendras alors à BM (au lieu de Camp Maréchal) »

Le 6 décembre 1959, ce premier acte se termine. J’écris : « Quelle déception ! Je quitte la compagnie le 11 décembre, le colonel lui-même vient de me l’apprendre et, sais-tu qui me remplace ? Je te le donne en mille : Jacques de Sérézin (2) arrivé ce jour au régiment. Il doit venir demain ou après-demain pour prendre les consignes. C’est un coup heureux dans ce mauvais coup car je le connais et je pense qu’il saura tenir le flambeau. Oh combien ! je vais regretter cette équipe. Je crois, en 3 mois, en avoir fait un bon instrument de travail. En son sein, je me sens bien. Le capitaine BATAILLE la cite comme la meilleure compagnie de son bataillon et le colonel l’appelle, paraît-il, sa compagnie « leader ». Tout cela est, sans doute exagéré mais, ce qui est sûr, c’est qu’elle tourne rond. Mes gas paraissent…heureux, presque contents d’être là ! L’ambiance est excellente. Pourquoi quitter tout cela ?

Le 10 décembre, la page est tournée, je quitte Toughsal au petit matin sans autre forme de procès, le cœur gros, gros, gros ! Les 48 heures qui ont précédé ce départ je les ai passées avec mes sections, FORTU et les autres à Afir, à Djerrah…avec la population aussi. Je n’en parle pas assez mais ces montagnard kabyles, que j’ai découvert, sont très attachant et il y a tant à faire !

Ce jour là, je passe très vite à Timezerit, très vite à Camp Maréchal. BATAILLE est de mauvaise humeur, il n'apprécie pas la décision du colonel. J’ai l’impression qu’il m’en tient rigueur alors que….enfin !

A BM, je croise le général MASSU venu visiter le secteur puis je suis reçu longuement par le colonel qui me fait part de ses intentions me concernant (il y a du DELMAS là dessous ! DELMAS, je l’ai déjà cité, un lieutenant plus ancien que moi – en grade du moins -, il a connu le colonel en Indochine, ils étaient ensemble au BMI (3). A l’état-major il est au 3° bureau, le bureau « opération » mais il est très proche du « chef ». C’est le confident, certains disent l’éminence grise. Dès le 1er jour je crois qu’il m’a pris en amitié, en tous cas nous étions sur la même longueur d'onde. Nous avons fraternisé).

Le colonel me dit que nous ne pourrons pas continuer à tenir ce pays à bout de bras comme nous le faisons actuellement. La population de nos douars, libérée de la chape de plomb que faisait peser le FLN, possède des potentialités humaines qu’il faut exploiter, développer. Il a donc l’intention, avec l’accord de nos chefs, de créer un centre où seront regroupés les individus les plus valables pour être préparés à leur futur rôle de « responsables » de village et de groupe d’auto-défense. Il me dit « Vous les connaissez bien ». Je lui réponds très vite « Oui, mais ceux de mon sous-quartier encore que ça ne fasse que 3 mois que … ». Il ne me laisse pas terminer « Vos résultats prouvent que c’est suffisant, vous commencerez donc par ceux-là ». Bien que non convaincu, j’accepte ce compliment…diplomatique, tout en me disant que mes « centres de rayonnement » (c’est comme cela que nous appelons nos villages regroupés) fonctionnent, il est vrai, très correctement, enfin sans problèmes majeurs du moins ceux que l’on pouvait redouter : cohabitation, antagonisme de clan, sédition, pénurie alimentaire….. Mais que tout cela est fragile ! Rien n’est définitivement acquis et les difficultés, notamment dans le domaine économique, sont encore nombreuses.

Surtout, surtout, j’ai aimé ce travail. J’ai apprécié ces hommes (mes soldats) avec lesquels, en quelques semaines, j’ai tout partager. J’aime cette population kabyle meurtrie par la guerre mais digne et ouverte. Elle paraît découvrir que le cycle infernal des exactions, de part et d’autre, peut prendre fin. J’aimais cette mission d’espoir qui est la nôtre là-haut….sur les crêtes ! Tu vois Fortu, si j’avais le courage de faire comme toi, mon livre s’appellerait « Sur les crêtes… ». Peut-être l’ai-je déjà dit, « sur les crêtes » c’est l’expression que nous employions tous, ici, pour désigner les douars des ALI BOU NAB ce massif montagneux qui écrase la vallée et qui nous a déjà coûté cher, très cher, en vies humaines.

Je ne dis pas tout cela à mon colonel mais j’essaie de me battre, contre quoi ? contre qui ? Mon plaidoyer ne le trouble pas, il continue « Nous ne gagnerons pas en restant dans les villages, me dit-il. Nous ne pourrons pas rester toujours dans les villages, même si la sécurité reste la pierre angulaire de notre action. Il faut qu’ils la prennent à leur compte. Comment ? Dites-moi ? » Je n’ai pas d’idées, je lui rétorque « Mais n’est-ce pas aller trop vite ? ». Il s’énerve, je le sens « Ah, non, pas ça ! Il est peut-être déjà trop tard (4) mais ce n’est pas aujourd’hui l’objet de notre entretien. Voyez DELMAS , il vous dira exactement ce que j’attends de vous. De toute façon nous sommes appelés à nous revoir souvent. Bonne fin de journée ». Je n’ai plus rien à ajouter. Le sort en est jeté. Adieu « ma » 8° compagnie.

A l’étage je retrouve Jean DELMAS. Il n’est pas là sans raison. Il connaît mes réticences. Il en a, sans doute, parlé au colonel. A-t-il cru un instant que je pouvais circonvenir le « chef » ? Je ne pense pas. Il m’apprend d’abord que le colonel m’a désigné pour assister en auditeur libre à un stage « d’action psychologique » organisé par la zone (5) à Dellys, une station balnéaire située en limite de secteur. Le stage commence…..demain matin… « .. m….. vous auriez pu le dire plus tôt » DELMAS me réponds « Même à l’état-major il faut rester opérationnel ! » Bonne leçon mais il n’y a pas de temps à perdre.

Pourquoi ce stage ? Vous l’avez peut-être compris, le colonel veut créer, le plus rapidement possible un « Centre de Formation des Auto-Défenses » (CFAD pour la suite). Et il m’a désigné comme futur responsable. C’est à ce titre que je dois aller voir à Dellys ce qui se fait avec les cadres français de métropole. Le stage est prévu du 11.12 au 8.01.1960.

Le soir j’écris à Juliane : « …un stage auquel je dois assister en auditeur libre, je ne sais plus ce que cela veut dire ! ! ».

En fait, le colonel veut pouvoir me récupérer à volonté. C’est ainsi que, pendant ce séjour à Dellys, je reviens plusieurs fois à BM (le 15.12 par exemple puis du 20 au 22.12) pour m’occuper des questions matérielles posées par la création du centre. C’est au cours du 2° séjour que j’apprends que le site retenu est celui d’Ouled Ameur. J’écris à Juliane « ..à une demi-heure de route et de piste de BM ». C’est aussi à cette occasion que je rencontre le colonel ARGOUT (6) chef d’état-major du général MASSU à Alger. Avec lui et avec notre colonel, avec DELMAS aussi, nous allons sur le terrain visiter une compagnie du 3°bataillon si ma mémoire est bonne. ARGOUT est un excellent marcheur…mais aussi un fin dialecticien. J’apprécie le duo qu’ils forment avec notre colonel.

Est-ce au cours de ce séjour que nous avons arrêté l’encadrement du centre ? Je ne sais plus mais les dates avancées par FORTU me paraissent erronées (7). Il est vrai que moi, j’ai mon agenda !

  1. Opération dans le BOUBERAK : un petit massif montagneux au nord des ALI BOU NAB surplombant la plaine côtière, pour essayer de retrouver une institutrice portée disparue la veille après que son véhicule ait été intercepté par un groupe de rebelles et son mari abattu.
  2. De Sérézin, nous étions ensemble à Tananarive et Juliane avait sympathisé avec son épouse Nicole.
  3. Bataillon de Marche Indochinois, une de nos plus belles unités en Indochine. Les gens du BMI portaient le béret noir que le colonel avait imposé au 9°RIMA avec l’insigne du BMI d’ailleurs à peine corrigé.
  4. Cette phrase me reviendra en mémoire plus tard (voir P.198)
  1. La Zone Est Algérois avec son PC à Tizi- Ouzou. Commandée alors par le Général FAURE.
  2. Le colonel ARGOUT, nous en reparlerons, il a défrayé la chronique lors des « barricades de janvier 1960 » puis après le coup de force des généraux.
  3. Les affectations de mes futurs adjoints « officiers » avaient été arrêtées au préalable car dans une des lettres que j’adresse, de Dellys, à Juliane je parle « ..de mes deux sous-lieutenants ». Il s’agit sans doute de FORTU et de L. –que je ne citerai pas car je ne l’ai pas gardé très longtemps…question d’affinité ! – qui étaient venus passer au moins quelques jours avec moi au stage ( ? ? ?).

Page 158 : notre nouvelle mission… le 6 décembre ? c’est exclu car à cette date nous sommes dans le massif du BOUBERAK (voir ci-dessus). Cela c’est donc passé plus tard mais ce qui est important c’est que cela se soit passé. En revanche, le début de l’installation à Ouled Ameur (1) le 21 décembre c’est très probable puisque j’étais revenu de Dellys…peut-être à cette occasion ?

(1) Comment sommes-nous installés à Ouled Ameur ? J’ai une réponse partielle à cette question dans les lettres que j’ai, alors, écrites à Juliane. Le 11 janvier « ….actuellement, mes 2 sous-lieutenants et moi sommes logés dans une baraque préfabriquée ‘Fillod’, très bien agencée : 3 pièces, cuisine, salle d’eau, toilette et…garage. Malheureusement nous manquons de meubles, enfin ça viendra. Nous avons déjà l’électricité, ici il y a un groupe électrogène, et dans quelques jours nous devrions avoir de l’eau car nous avons aussi une motopompe. C’est un coin béni du ciel….pour le confort mais pas de poêle et je gèle ». Le 17 janvier « …dans notre ‘villa’ nous avons maintenant un minuscule poêle à bois (60 cm de haut, 20 de diamètre) qui suffit à peine pour nous chauffer le bout des doigts. Il neige à O.A ».

Page 184 : Non ! Je ne passerai pas Noël (ni Nouvel-An d’ailleurs) en famille mais à Dellys…toujours en stage. Et, je pense, que FORTU a passé au moins le réveillon de Noël, sur les crêtes car le 1er janvier j’écris à Juliane « J’ai envoyé un de mes sous-lieutenants passer le réveillon dans notre ancienne compagnie sur les crêtes. Il en est revenu très déçu car, dit-il, l’ambiance n’est plus la même, il ajoute ‘la compagnie a beaucoup baissée’, je sais qu’il exagère mais malheureusement ses dires semblent confirmer les bruits arrivés jusqu’à moi ces derniers temps. Je suis, moi aussi terriblement déçu. Bien sûr, la compagnie a perdu tous ses officiers et quelques sous-officiers presque coup sur coup mais malgré tout je croyais que nos gas étaient suffisamment convaincus de l’importance de la mission pour se serrer les coudes. Je me berçais donc de douces illusions. Oh combien ! J’aimerais retourner là-haut. »

Page 198 : Fortu raconte ‘les barricades d’Alger ‘ (24 au 31.01.1960) et son rappel de permission.

Cet épisode mérite que je m’y attarde car il est, pour moi, un des plus douloureux de mon séjour en Algérie et, sans doute, celui qui eut les conséquences les plus durables.

Depuis le dernier discours du chef de l’Etat (16.09.59), l’ambiance est tendue à Alger. Nous, sur les crêtes ou à BM, nous n’avons pas réellement conscience de cette montée en puissance orchestrée par ORTIZ et LAGAILLARDE. Cette situation aurait pu perdurer si….le général MASSU ne s’était laissé piéger par un journaliste allemand (KEMPSKI) envoyé par Paris.(1) L’interview ne plaît pas au général DE GAULLE qui convoque MASSU à Paris d’où il ne reviendra pas. L’idole des Pieds Noirs était exilé. Le général FAURE de son PC de Tizi-Ouzou assurera l’intérim. Une grande manifestation pour l’Algérie Française est organisée le dimanche 24 janvier 1960.

A Ouled-Ameur et à BM, sans doute un peu partout dans le bled, nous sommes pendus à la radio. La journée à l’air de bien se passer lorsqu’à 18h30, sur le plateau des Glières, le feu est ouvert (2). Nous saurons plus tard que les premiers coups sont partis du coté des manifestants. Bilan : 6 morts et 26 blessés du coté des manifestants ; 14 morts, 123 blessés du coté des forces de l’ordre principalement des CRS. Nous sommes tous consternés, catastrophés, hébétés. Les organisateurs voulaient recommencer le « 13 mai », ils ont une hécatombe.

Le colonel décide de se rendre à Alger.

Les insurgés se barricadent. Le général CHALLE ramène sur Alger les régiments paras disponibles qu’il place en ceinture autour du « réduit ». C’est l’expectative qui durera une semaine.

Au régiment, à BM au moins, la stupéfaction cède la place aux interrogations. Elle débouche sur une situation conflictuelle entre « les fidèles » du colonel (dont nous connaissions les idées Algérie Française et les affinités avec le colonel ARGOUT) et les « légalistes » généralement gaullistes inconditionnels. Certains de ces derniers n’hésitent pas d’ailleurs à rendre compte directement à Paris (l’Elysée ?) du départ de notre colonel pour Alger.

DELMAS et moi, conscients du danger d’affrontement, d’éclatement, téléphonons à BATAILLE. Il est de notre avis : il faut que le colonel revienne, il ne faut pas qu’il prenne partie. Tous les 3, en jeep, nous partons pour Alger. Au PC du corps d’armée nous retrouvons notre colonel très affairé, un peu excité mais heureux de nous voir « ses fidèles » comme il aimait nous appeler. Toutefois, il est rapidement irrité par nos propos : « Revenir avec vous à BM ? Il n’en est pas question. Allez voir le Colonel ARGOUT, il vous expliquera et, lui, saura vous convaincre ». Avec le colonel ARGOUT, l’entretien tourne court, nous ne sommes pas sur la même planète. Lui, parle Algérie Française et de faire changer la politique du chef de l’Etat. Nous, nous ne voulons qu’une chose simple : que cela se fasse peut-être, mais sans notre colonel car la cohésion du régiment est en jeu. En sortant du bureau d’ARGOUT, nous retrouvons notre chef toujours décidé à « exploiter la situation » aussi dramatique soit-elle. « Ce qui est arrivé est regrettable, dit-il, nous ne l’avons pas voulu ni commandité mais cela devrait ouvrir les yeux du général De Gaulle ». Il est sourd à nos arguments et conclu « Vous êtes assez grand pour faire face localement à la situation ».

Penauds et désolés, nous reprenons, sans notre Colonel, la route de BM non sans faire un tour du coté des barricades…pour voir…. Nous ne prenons aucun contact avec nos camarades parachutistes …. Nous passons et nous rentrons. C’est TOUT.

Le 1er février, les insurgés quittent le périmètre des facultés, montent dans les camions du REP (Régiment Etranger de Parachutistes) et partent pour Zéralda, la base arrière de ce régiment. Les barricades se terminent en fiasco dramatique. Notre colonel, pas très fier, rentre à BM.

Le 8 février, le colonel ARGOUT rentre en France, muté aux FFA me semble-t-il. Je suis à l’aéroport avec DELMAS.

Le 25 février, c’est le tour de notre colonel, désigné pour Madagascar. Puis….. c’est un autre chapitre.

  1. J’écris à Juliane : « Le cas MASSU est réglé. Il est ‘vidé’, notre bon Président a fait preuve d’autorité – c’est plus facile avec un militaire qu’avec un…syndicaliste - ; Il nous prive sans sourciller d’un chef que nous regrettons tous sans exception dont le plus gros défaut était la franchise. Il avait une connaissance parfaite du pays et des hommes. Que va-t-il arriver ici ? Nul ne peut le prévoir, l’ambiance est tendue. Ce que je peux dire c’est que l’Armée fera l’impossible pour que le calme règne à Alger car tout trouble nous desservirait plus qu’autre chose.

Recrudescence du terrorisme ? Oui, mais à peine sensible. La raison ? Les rebelles sont battus,

militairement battus, ils crèvent de faim dans le bled et ont reporté leur action sur les villes, le

terrorisme urbain. On s’y attendait, mais les français de métropole qui ne s’intéressent à rien et

ignorent ce que nous faisons ici, ont l’air de s’étonner et de trouver la situation catastrophique.

Avenir inquiètant ? Oui, sur le plan politique car militairement la situation n’a jamais été aussi

bonne.

  1. Je rends compte par écrit à Juliane presque en temps réel : « …les algérois paraissent se calmer

Quoiqu’il en soit l’Armée aura joué encore un rôle prépondérant au cours de ces dernières journées » puis quelques minutes plus tard « ….ce que j’écrivais tout à l’heure n’est plus vrai. Le sang a coulé à Alger et, ici, nous ne savons pas comment les émeutiers en sont arrivés là. Ainsi, ces obstinés sont maintenant des assassins et ont réussi à tuer, en quelques minutes, plus de gens que les fellaghas ces dernières semaines. Je crois cependant, que les forces de l’ordre ont maintenant la situation en main. Ce lundi va être décisif ».

Page 215 : La désertion d’un de nos stagiaires et le vol dans notre armurerie.

C’est, il est vrai, ce que nous redoutions le plus depuis le début.

Quotidiennement nous jouons avec le feu, nous le savons mais comment faire autrement ?

Ce matin là, au centre, c’est la consternation et, il faut l’avouer, l’affolement. Rapidement, avec les cadres, nous essayons de faire le point : 1 stagiaire, un seul, nous a quitté avec 2 armes et des munitions. Le « déserteur » est originaire des ALI BOU NAB. Je pense qu’il va essayer de s’y rendre directement. A notre niveau, il n’est pas question d’entamer une poursuite mais notre « hôte », le 1er bataillon, a les moyens de tenter l’interception avant que le fuyard n’arrive dans le massif. De plus le 2° bataillon peut prolonger cette action à l’intérieur du massif (pas facile ! FORTU et moi nous le savons). J’alerte donc tout ce monde et rends compte au PC du régiment. Le colonel, réveillé par l’officier de permanence – c’est une affaire grave – ne cherche pas à savoir le comment et le pourquoi, il va à l’essentiel : notre réaction. Je lui explique les contacts que j’ai pris. Il me dit « C’est grave en effet mais nous connaissions le risque. Maintenant il faut attendre. Je rendrai compte plus tard à Tizi-Ouzou. Dans l’immédiat, occupez-vous de vos stagiaires. Il ne faut pas se laisser déborder. Tenez moi au courant ».

Et voilà, il nous faut attendre. J’invite tous mes gens à regagner les chambres sauf certains de mes cadres dont Fortu qui se rend à la « table d’écoute » avec notre interprète. Nous nous concertons dans ma baraque PC et envisageons les différentes hypothèses et les façons de les résoudre. Je décide de me rendre à BM après le rassemblement du matin au cours duquel je tiens à ce que nous fassions le point avec les stagiaires. Notre dispositif de sonorisation à double action ne nous a rien donné, les stagiaires ne sont guère bavards. Toutefois FORTU est catégorique « Il a agit seul ». « OK, lui dis-je, mais attention à la contagion ». Nous en sommes là de nos cogitations lorsque le radio arrive avec un message du 1er bataillon : le commando de chasse du quartier a abattu un rebelle armé de deux mousquetons et porteur d’une caissette de munitions. Il n’y a aucun doute, c’est notre déserteur. Il est encore aujourd’hui impossible de décrire nos sentiments sans être indécent s’agissant de la mort d’un homme. Tout va très vite dans ma tête. Il faut exploiter la situation sans attendre. Attendre quoi d’ailleurs ? Si, il faut que le commando nous ramène le corps et les armes. J’envoie un message dans ce sens au 1er bataillon. Ce n’est pas aussi facile que cela mais grâce au colonel les obstacles sont rapidement levés. Fortu nous raconte la suite et la fin de cet incident qui nous a valu quelques heures d’anxiété.

J’ajouterai, qu’à ma connaissance, ce genre de fait ne s’est plus jamais renouvelé.

Le ciel était avec nous mais nous devons une fière chandelle au commando de celui que FORTU appelle FORSTER.

Page 245 : la « tournée des popotes » du général De Gaule.

Je n’en ai aucun souvenir et pour cause ! J’étais alors en permission. Parti le 2 mars, revenu le 31. De Gaulle était en Algérie –j’ai vérifié – du 3 au 5 mars 1960. Les retrouvailles et la découverte du petit Thierry (moins d’un mois) ont dû chasser ce type de préoccupations de mon esprit. J’ajouterai que notre colonel, celui que FORTU a baptisé LECLAIR, n’était pas là non plus car il avait quitté l’Algérie le 25 février. Toutefois, il est vrai, qu’une fois de plus le charisme du chef de l’Etat à jouer ainsi que les ambiguïtés de son discours : « vous disposerez du temps et des moyens nécessaires pour mener votre action ».

Page 270 : Ma mutation….non pas pour le Tchad – ce sera bien plus tard- mais pour les écoles de Coëquidan. C’est une longue histoire, j’espère qu’elle ne vous lassera pas. Elle débute fin avril/début mai. Juliane et ses (nos) trois enfants sont à BM depuis le 14 avril. A cette époque, arrive au PC du régiment un télégramme ayant pour objet : « Préavis de mutation ». Il émane de la Direction des Troupes de Marine, bureau des personnels. Le texte clair, précis, est désarmant, jugez-en : « Lieutenant Ciccione désigné pour encadrement écoles de Coëquidan devra rejoindre le 1er juillet 1960 ». Je suis stupéfait, le mot est faible, je vais immédiatement voir mon nouveau colonel – Fortu l’appelle FAURET-

Avec lequel, sans avoir les mêmes atomes crochus qu’avec le précédent, je m’entends bien. Il me dit ne pas avoir été consulté mais ne s’en étonne pas. Il ajoute qu’il n’est pas d’accord, que mes arguments (nous y reviendrons) viennent conforter sa position et qu’il adresse immédiatement un télégramme à Paris dans ce sens. Je sors de son bureau rasséréné et confiant. Je n’en parle même pas à Juliane. Je reprends mes allées et venues entre BM et OA avec, fort heureusement, quelques arrêts à « La Plaine » où se situe notre logement. Toutefois, début juin, n’ayant aucune réponse, je pose à nouveau la question au colonel qui n’a pas l’air torturé par le silence de l’administration centrale. Il accepte cependant, vu l’urgence, de téléphoner à Paris…devant moi. Réponse de son interlocuteur « Désolé, mon colonel, mais l’encadrement de St Cyr est prioritaire. La décision déjà signé du ministre est irrévocable ». Le colonel raccroche et me dit : « Vous avez entendu ? Mille regrets mais nous allons devoir nous séparer. Vous devez être impérativement à Coët pour le 1er juillet afin d’effectuer un stage « pédagogique » d’un mois. Vous serez en permission en août avant de reprendre le collier début septembre » « Et ici dis-je, comment allons nous nous organiser ? » « C ‘est mon problème, dit-il, pas facile mais passer vos consignes à vos adjoints ». J’ai l’impression qu’il a failli dire « Nul n’est indispensable ! » et il aurait eu raison le brave homme. Mes adjoints ont nom FORTUNATO (le cercle est bouclé) et CANDLOT ou CANDLAU – un lieutenant rappelé que j’apprécie également beaucoup -

Et voilà comment j’ai abandonné FORTU, pour quelques mois, à son triste sort et vous ai laissé, Juliane et vous trois, continuer à « faire campagne » en Algérie sans moi pendant ….4 semaines.

Car, étais-je naïf ? je tente une ultime fois de faire annuler cette mutation. Comment ? Un truc idiot, suicidaire : j’écris au général commandant les écoles de Coëtquidan pour lui expliquer ma situation :

  1. je suis en Algérie depuis moins d’un an ;
  2. ma famille (M3) vient de me rejoindre « officiellement » depuis 2 mois seulement ;
  3. et, surtout, je ne suis pas volontaire pour faire partie de l’encadrement des écoles. Oui, j’ai souligné cette phrase car dans ma candeur naïve ou dans ma maladresse je pensai que ce dernier argument devait me valoir l’insigne déshonneur de ne pas être muté.

Aucune réponse. Bien sûr, ai-je pensé, le général veut sans doute voir cet oiseau rare avant de faire annuler la mutation, voir ce lieutenant aussi fou pour refuser une telle affectation. La suite aurait pu être cocasse si elle n’avait engendrait pour nous, Juliane et moi – mais Juliane surtout – une situation « critique » pleine de surprises. Mais ce n’est plus l’objet de ce long commentaire de texte.

Pour nous l’Algérie française ? algérienne ?…c’est fini ou presque car nous suivons, vous vous en doutez, de très près, l’évolution de la situation. A distance, de notre lande bretonne, nous épluchons les événements. C’est ainsi qu’au moins en deux occasions, nous nous sommes retrouvés les yeux mouillés devant notre petite radio (achetée à tempérament), le 21 avril 1961 à l’occasion du push des généraux et, surtout, le 26 mars 1962 lors de la fusillade de la rue d’Isly. Oui, alors l’Algérie, notre Algérie, c’était bien fini, FINI.

Publié dans Lambeaux de mémoire

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