Mon Père.....

Publié le par Cipion

Adjectifs possessifs.

Mon Père :

Pourquoi ce chapitre aujourd’hui (18.08.2011) ? Simplement parce que je viens de retrouver dans mes archives cette photo, datant de 1927, où mon père, en « troufion » des années 20/30, en grande tenue aux armes de son régiment, le 39ème d’artillerie Divisionnaire, pose pour….l’éternité. N’est-ce-pas le cas ?

Cette photo fait partie d’un ensemble de clichés pris lors de son service militaire (Classe 1926. 18 mois) effectué à COBLENCE en Allemagne dans un régiment d’artillerie hippomobile dans lequel le jeune Etienne Ciccione « fera du cheval » mais aussi et surtout passera son permis de conduire.

Né le 5 août 1906 à Marseille, mon père nous quittera le 18 février 1980 dans cette même ville, à l’âge de 74 ans. Je me souviens, qu’il m’avait dit un jour : « Si je vis jusqu’à 70 ans j’aurai tout bon ». A-t-il eu « Tout bon » ? Je crois que ses dernières années ont été perturbées par la maladie mais, absent de France, je n’étais pas à ses côtés et n’est donc pas eu conscience de cela. Pourtant, je me souviens, quelques mois avant de mourir, il était venu avec maman et Henriette, une cousine dont le fils, Jean-Claude effectuait son service militaire sous mes ordres à l’Ecole Militaire Préparatoire de La Réunion, passer les fêtes de fin d’année (1978/79) chez nous au Tampon. Je l’avais trouvé égal à lui-même. Il semblait heureux d’être avec nous. Sur place, il a fait quelques découvertes dont le passage d’une dépression cyclonique assez spectaculaire, dans la nuit du 7 au 8 janvier 1979. « On est quand même bien chez nous » m’avait-il dit ! Rien ne nous avait laissé prévoir une fin aussi rapide.

Maintenant, avec le temps, en fermant les yeux, je le revois lorsque nous arrivions au Beausset, appuyé contre la porte de son garage avec sa veste de garçon boucher, à carreaux bleus, son pantalon de velours toujours tenu par une « ceinture de ficelle » et à ses côtés une étiquette écrite de sa main : « Je suis DERRIERE » qu’il affichait lorsqu’il travaillait à son jardin ou à son poulailler…derrière, en effet !

Il reste dans ma mémoire comme un père ferme mais bienveillant, un homme foncièrement bon et droit, fier de sa petite famille et de son métier et…très amoureux de sa femme qui ne le lui rendait peut-être pas suffisamment. Mon regret (c’est sans doute le fait de beaucoup d’entre nous) : ne pas avoir assez parlé avec lui de nos racines, de son enfance, de son adolescence et de sa vie avant son mariage et immédiatement après. A ce jour, désireux de parler de lui, je me sens plutôt démuni et pourtant, j’y vais, avec le souhait que ce texte soit complété, si nécessaire modifié par…..d’autres, mes sœurs et frère notamment.

Orphelin de mère à sa naissance –sa mère Clarisse née Pavetto étant morte en couches – il fut élevé par sa grand-mère paternelle, Giacenta épouse de Stéphano, cousins germains, nès tous les deux en Italie, à Onéglia, elle en 1842, lui en 1835.

.. Giacenta devait décéder en octobre 1917. Etienne avait 11ans et était en pension avec son cousin, coté Pavetto, Francis, à Aubagne chez les Verne où j’irais moi-même beaucoup plus tard pendant quelques mois. Son père (Jacques) et sa seconde femme (Claire) prirent la suite et pour des raisons que j’ignore le changèrent d’établissement pour le placer à La Bédoule. Il y passa son certificat d’études primaires (attribué le 21 juin 1919). Il entre alors en apprentissage chez un artisan chaudronnier et réside, sans doute, chez son père, 11 rue St Etienne à Menpenti. Je note au passage que cet immeuble est une « maison » de famille, aménagée si ce n’est construite par notre arrière-grand-père, Stéphano, vermicellier de métier. Elle aurait été initialement une petite fabrique de pâtes puis transformée en appartements. A sa mort Giacenta l’a léguée à mon père alors mineur, mon grand-père étant usufruitier. Il y résida d’ailleurs jusqu’à sa mort en 1959. Elle restera dans le giron de la famille car mon frère Christian en devint propriétaire au décès de ma mère en 1991.

Le jeune Etienne veut donc être soudeur-autogène mais cette « vocation » ne résistera pas aux arguments sans doute convainquant de son parrain, Monsieur Orgnon frère de Claire la seconde épouse de son père et père d’Annie une amie chère de notre ménage. Il change alors de métier et devient apprenti boucher chez son parrain puis ouvrier chez Dé Andréis, place Noailles à deux pas de la Canebière. Sur son livret militaire, page 1, la profession d’abord mentionnée puis rayée consciencieusement semble être « chaudronnier » remplacée par « boucher ». Cette modification permet de penser qu’il a changé de voie entre son conseil de révision (janvier 1926) et son incorporation (novembre de la même année). Je tiens à souligner, au passage, que durant cette période pré-service national Etienne a adhéré à une association musicale (type fanfare de quartier) et a appris à jouer du saxophone…… à ma connaissance personne dans la famille ne l’a jamais entendu….jouer !

Quand et comment rencontre-t-il ma mère : Delphine Bozzolino, née à Marseille en septembre 1908, dans une famille d’immigrés italiens récents, sténo dactylo dans une entreprise locale, rue Paradis, si ma mémoire est bonne. Ils sont presque voisins car elle réside à la Capelette, 2 ou 3 arrêts de tramway plus loin sur le grand chemin de Toulon. Tous deux aimaient danser alors pourquoi ne pas penser qu’ils se sont rencontrés dans un « baletti » de quartier. Encore qu’un jour mon père raconta à Juliane, mon épouse, qu’il avait « remarqué » ma mère dès la première fois qu’il l’avait vu trottinant sur ses talons hauts et qu’il l’avait souvent croisée avant d’oser l’aborder. Toujours est-il qu’ils « fréquentèrent », comme on disait alors, et qu’ils fêtèrent même Pâques avant les rameaux si je fais le rapprochement entre la date de leur mariage (juillet) et celle de ma naissance (décembre 1930). A cette époque on ne plaisantait pas avec ce genre de situation. Je crois savoir que les parents de mon père n’étaient pas très satisfaits de cette union mais le mariage fut rapidement décidé et célébré dans la plus stricte intimité. Les jeunes mariés résidèrent d’abord à la Capelette, où je suis né, puis dans la maison de famille, rue St Etienne. Nous voilà donc tous les trois installée au premier étage de l’immeuble, coté cour, sur le même palier que mon grand-père. De l’autre côté de la cour, au même étage, se trouvent les Sardou et leurs deux filles adolescentes. J’en parle car il parait qu’elles faisaient souvent les pitres pour m’inciter à manger ma soupe. Les Sardou resteront de très bons amis de la famille. Ils possédaient un cabanon aux Maurins, sur la route de Pichauri. L’aînée de mes sœurs (Mireille) et moi y passions souvent nos vacances parfois avec notre cousin Louis (fils de la sœur de ma mère : Rose que nous appelions « tante Yo »).

Mireille ? Le deuxième enfant du couple, nait donc à Marseille en janvier 1933. Quelques mois plus tard, le 1er décembre 1933, nos parents décident de créer leur commerce. A cet effet, ils achètent à Allauch, petit village perché dans la colline à une dizaine de kms de Marseille, un fonds de commerce de boucherie. C’’est la grande aventure. Situé au 17, rue des Michels cette boutique appartient à un certain Marius Arnaudo qui la leur vends 20.000 frs payables en 50 mensualités de 400 frs chacune. Ils y resteront un peu plus de deux ans. En effet, le 15 janvier 1935, ils transfèrent ce fonds de commerce au N°2 de la Grand’rue, toujours à Allauch mais au centre du village, à deux pas de la place de l’église près d’une épicerie Casino, tenu par le couple Auriol, et de la boulangerie Michel. Nous y resterons 11 années. Ma 2ème sœur, Danièle, y naîtra en octobre 1940. Le commerce marchait très bien toutefois, après la guerre, pour des raisons diverses, ma mère ne se plaisant plus à Allauch, la famille va donc s’installer à Beaucaire. Une page tourne dans leur existence. A Allauch la boucherie était florissante, ils vivaient simplement mais aisément. A la belle saison, tous les lundis, ils allaient « à la mer » avec des amis. Le travail n’était pas facile pour l’un comme pour l’autre mais sans luxe, sans superflu, nous vivions bien et avions traversé « les restrictions »sans beaucoup de privations. Mon Père avait même acheté un cabanon, à Madame Pauline Carbone, dans la colline chère à Pagnol, à Montespin ou juste à côté, un petit hameau de cabanons, nous dirions résidences secondaires, baptisé l’Oasis. Une petite vallée entourée de pinèdes à deux pas du vallon des Escaoùpré où Manon des sources posait ses pièges. Il y avait alors 4 résidents permanents : les Bonamy, un couple de retraités adorables, M. Bianchi « dit le père Bianchi », un vieux bonhomme indéfinissable, les….. (Je ne me souviens plus de leur nom) le père et la fille, largement majeure, que nous fréquentions assez peu et Olive un autre vieux bonhomme venu de je ne sais où et qui était à couteau tiré avec le père Bianchi. Un environnement de rêve pour mon père et…..pour nous. Pas d’eau, pas d’électricité, un chemin d’accès difficile, à 3 kms du village, c’était le bout du monde. Tout pour le faire rêver. Oui, rêver ! D’autant que la guerre (il fut mobilisé en 1939 puis en 1940 avant d’être reconnu soutien de famille avec deux enfants plus 1 en gestation) et les restrictions le rendirent plus disponible, le magasin n’ouvrant, dans le meilleur des cas, qu’un jour par semaine, peut-être moins. L’Oasis devint son refuge. Il s’y réfugia d’ailleurs lorsqu’il fut désigné pour le STO en Allemagne ; c’est à l’oasis qu’il prit le maquis ! Son âme de bricoleur, au sens des années 30/40, c’est-à-dire « faire quelque chose de rien » trouva un exutoire. D’abord construire non pas un cabanon mais « son »cabanon. Il le fit en plusieurs étapes avec l’aide d’un vieux maçon du village dont le nom m’échappe mais qui mi- français, mi- provençal, m’a beaucoup appris sur la mentalité de nos anciens. La vieille cabane de bois fut détruite et remplacer par un petit chalet toujours de bois mais plus moderne, plus propre surtout, avec cuisine et chambre commune avec couchettes superposées.Puis, plus tard, ce fut, enfin, « la bâtisse », en pierre et quairons (nous dirions parpaings) : grande cuisine avec l’eau à la pile (évier), 2 chambres, 1 débarras et, tenez-vous bien, grande citerne de plusieurs m3 d’eau de récupération et……, ça fait rêver, éolienne (nous étions en 1942 !). Papa avait lui-même fabriqué l’hélice. Elle n’a jamais très bien marché, je l’avoue, mais c’était surtout « la faute du vent » ! Vous y ajouterez un grand cagibi-atelier et « le » poulailler. En bas, au bord du chemin, un garage qui longtemps servi d’étable à notre chèvre. Car nous avions une chèvre, notre petite sœur Dany avait besoin de lait. Le rêve était réalisé, était réalité. Sur la terrasse avec vaste tonnelle, le soir, nous nous éclairions avec une lampe acétylène. Nous dominions la vallée. C’était féérique ! Je revois mon père, après le repas, accoudé à la rambarde, fumant une de ses rares cigarettes (Gitane jaune) et me disant : « Tu vois Jacky, c’est à nous ». C’était, en effet, à nous, car baraque en planche ou maison en dur c’était et c’est resté notre cabanon.

Mon père s’en sépara bien plus tard, dans les années 60, pour acheter un « autre cabanon » déjà construit, au Beausset où il résidait depuis juillet 1951. A-t-il eu des états d’âme ? Je le pense mais n’en sais rien car je n’étais pas en France à cette époque. Toutefois, j’avoue avoir ressenti un profond sentiment d’amertume et de frustration lorsque je l’appris. Mon père ne m’avait pas demandé mon avis, c’était son droit –encore que…. J’avais donné pas mal de temps et de force musculaire : combien de brouettes de pierres, de sacs de ciment, de touques d’eau ai-je trimballés !! – Mais, surtout, il ne m’en avait même pas parlé. Je l’ai découvert, presque par hasard, en venant au Beausset à l’occasion d’un congé. Le ciel me tombait sur la tête, je ne lui ai jamais rien dit ! « Notre » cabanon avait résisté au déménagement d’Allauch pour Beaucaire, puis au retour sur Marseille (St Antoine), à la crise financière aigüe lors de la vente de St Antoine (nous y reviendrions). Il ne survivra pas à l’installation au Beausset. Je me suis interrogé : pourquoi maintenant ? Je crois avoir trouvé la réponse assez rapidement en constatant l’attachement presque viscéral de mon père à ce qu’il appelait : « C’est à nous ». La propriété n’était pas la même mais cette terre qu’il pouvait fouler presque chaque jour, à quelques minutes de son domicile, au Beausset, avait remplacé peu à peu « notre cabanon ». De la vigne, des arbres fruitiers, un cabanon de pierres, un puits (avec de l’eau fraîche), une terrasse ombragée où il pouvait réunir sa famille et surtout le sentiment que c’était sans doute le terme du voyage. Ce qui fut le cas. Après une période particulièrement difficile, il avait trouvé, avec maman, dans ce petit village varois : Le Beausset, une certaine aisance, une sérénité à l’image d’un commerce qui marchait bien, d’un environnement agréable. L’Oasis était à plus d’une heure de route et le temps à lui consacrer réduit d’autant. Alors il fallait le remplacer. Ce qui, m’a-t-il semblé, n’était pas tout à fait du goût de ma mère qui aurait préféré, sans doute, ne pas le remplacer.

(Voir suite 1)

Mon Père.....

Publié dans Lambeaux de mémoire

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