Mon Père.....(2)

Publié le par Cipion

 

 

 

 

Mon Père (suite 1)

 

« Notre cabanon » m’a amené à faire, j’en ai conscience, une trop longue digression. Il y aurait tant d’anecdotes à raconter ! Alors où en étions-nous ?

 

 En juillet 1946, nous quittons donc Allauch. La boucherie de la Grand’rue  a bien été vendue (400.000 frs à un certain Albert Fouque). L’acte de vente a été signé le 10 juillet 1946. Nous partons pour Beaucaire.(Voir 'Mes premiers émois")

Nous sommes 5 dans la voiture : mon père, ma mère, mes deux sœurs (13 et 6 ans) et moi. Le voyage traîne en longueur car il n’y a pas d’autoroute et mon père se fourvoie  « chez les américains » du côté de St Victoret  près de l’étang de Berre. Son anglais n’est pas très bien perçu par les GI’s de service aux points de passage surveillés. Le soir, cependant, nous sommes  à Beaucaire, rue Baudin dans un bel immeuble qui date, sans doute, du XVII° siècle (à vérifier mais il est « classé »). Cet immeuble appartient au Docteur Pibre qui en occupe la majeure partie. Le quartier est calme, peut-être un peu trop pour un commerce comme le nôtre. Nous sommes à deux pas de la digue qui nous protège des foucades du Rhône. Sur la digue, du promenoir, nous pouvons apercevoir, en face, sur l’autre rive, Tarascon et le château du Roi René ; au milieu du Rhône, l’île de la Bartelasse. Malgré cet environnement bucolique et une ambiance très conviviale (pour moi au moins), nous ne resterons pas longtemps à Beaucaire, moins de deux ans. Pourquoi ? A vrai dire je ne l’ai jamais su. Mes parents avaient-ils la nostalgie de Marseille ? Le commerce ne marchait-il pas aussi bien qu’ils l’auraient espéré ? « Le cabanon » manquait-il à mon père ? Il y avait sans doute un peu de tout cela. Toujours est-il qu’en mars 1948, ils vendent la boucherie de la rue Baudin et achètent un commerce identique à St Antoine, quartier des Bastides sur la route d’Aix. Ce départ en cours d’année scolaire, pose problème, aussi  vais-je rester jusqu’en juillet chez mon meilleur copain, Etienne Charrasse dit Mickey pour terminer l’année au collège de Tarascon. Ma sœur Mireille a passé son certificat d’études l’année précédente (elle a terminé 1ère du canton et a reçu en récompense un magnifique dictionnaire), elle a choisi d’entrer dans la vie active et travaille au magasin, avec mon père surtout lorsqu’il fait les marchés environnants. Danièle, la plus jeune, n’a pas 8 ans elle sera scolarisée à St Antoine.

La famille va donc se regrouper à Marseille, 115 route nationale de St Antoine. Le tramway est direct jusqu’à la Porte d’Aix. Mon père a retrouvé son abattoir, ses chevillards, ses copains de métier et…..son cabanon tous les lundis ou presque, souvent dès le dimanche après-midi. Mes sœurs sont l’une élève en primaire (Danièle), l’autre (Mireille) gérante d’un petit commerce de friandises diverses à Marseille près du boulevard Longchamp à deux pas du lycée St Charles où j’ai été scolarisé en classe de seconde. Tout parait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, sauf…..que le commerce marche mal, la concurrence de ce que nous appelons maintenant « la grande distribution » commence à tuer le petit commerce. Mon père n’en a pas pris conscience immédiatement, il s’est battu comme un beau diable, d’abord boucher-charcutier puis, en sus, volailler (combien de lapins et de poulets ai-je tués et préparés chaque samedi dans l’arrière-cour de notre logement !) mais n’a jamais voulu transiger sur la qualité de ce qu’il vendait. Cela a duré un peu plus de trois ans. Pendant ce laps de temps, au plan familial, des évènements marquants : d’abord et surtout la naissance de mon jeune frère, Christian, le 25 décembre 1948, juste 18 ans de différence avec moi, pas tout à fait 15 avec Mireille et un peu plus de 8 avec Danièle ; ensuite mon départ « à l’armée » en novembre 1950, je me suis engagé après mon échec au 2ème bac. Ce départ n’allègera pas sensiblement, dans l’immédiat, les charges financières de mes parents car pendant 12 mois (durée légale du service militaire à cette époque) je ne touche que 30 centimes par jour. Ils m’adressent donc, comme argent de poche, 5000 frs « anciens » par mois que je leur rembourserai intégralement dès ma première solde ADL (après la durée légale). Ils sont alors déjà au Beausset car l’épisode « St Antoine » se terminera avec ce que nous pourrions appeler « les fonds propres du ménage Ciccione », le 3 juillet 1951. Ce jour -là le commerce est vendu à un certain Paul Hamon, originaire de Nantes.                                                                                                                       Parallèlement mes parents achètent un autre commerce de boucherie au Beausset, dans le Var. Avec quel argent ? Comment ? Je n’ignorais pas leurs graves difficultés financières mais je ne me suis jamais soucié de ce problème. En fait c’est à la mort de mon père, en récupérant les quelques documents qu’il avait conservés, que j’ai eu la réponse au « Comment ? ». Une question que je ne m’étais jamais posée.   Il est vrai qu’à distance cela n’était pas facile. Depuis quelques mois j’étais parti vers l’est, une véritable expatriation ! Strasbourg d’abord puis Fribourg en Allemagne. Mes préoccupations immédiates concernaient principalement mon avenir professionnel. Tout cela m’éloignait du milieu familial même si j’y restais très attaché.

Comment ? Cette question je me la suis donc posée à la lecture des quelques rares archives que j’ai récupérées à la mort de mon père. J’ai pris alors conscience de la gravité de la situation financière de mes parents au moment de mon départ (Nov. 1950).

Chronologiquement, ils réussissent à vendre la boucherie de St Antoine après un peu plus de trois années de galère et….de travail acharné. Je n’ai pas retrouvé le montant de la vente. Toutefois, j’ai cru comprendre que mon père ne payait ses achats à l’abattoir de Marseille qu’avec un certain retard. Fort heureusement le chevillard chez qui il se ravitaillait depuis de longues années (hors épisode beaucairois) lui faisait totalement confiance. J’ai découvert, à son nom (Charles Aurenty), une reconnaissance de dettes avec remboursement, sans intérêt, d’un montant de 130.000 frs (anciens).                                       Simultanément, ils achètent la boucherie du Beausset en faisant appel au Crédit Foncier de France avec hypothèques sur leur commerce et…sur l’immeuble de la rue St Etienne (voir 1ère partie). Ces hypothèques seront levées en 1957.  Je n’ai pas retrouvé le montant de ce prêt. En revanche, j’ai appris qu’un bon ami de mon père, charcutier de son état au 22 rue d’Aubagne à Marseille, Victor Caujolle, lui avait prêté, sans intérêt, 170.000 francs puis 200.000 francs. L’importance de ces prêts (la boucherie du Beausset a été acheté 500.000 francs) permet de prendre conscience des moments difficiles qu’a traversé, alors, le ménage de nos parents qui avaient encore deux enfants à charge. L’aînée de mes sœurs, Mireille, si ma mémoire est bonne, travaillant dans une charcuterie d’Aubagne.                                                                     Toutefois, fort heureusement, le commerce du Beausset marchait bien car si j’en crois les documents que je possède, mis à part le Crédit Foncier, les autres dettes ont été remboursées en deux années.    En 1953, à 47 ans, mon père, mes parents (ma mère avait 45 ans),  se retrouvaient financièrement au même point que 20 ans plus tôt, à la rue des Michels, à Allauch. Avec, également, deux enfants, un peu plus âgés il est vrai : Danièle avait 13 ans et Christian 5 ans.                                                                           Pendant ces deux années, 1951 à 1953, je n’étais pas à la maison, je n’ai donc pas vécu cette période difficile mais à chacune de mes permissions je venais au Beausset et je retrouvais mes parents « égaux à eux-mêmes », mon père surtout, passionné par ce qu’il faisait quotidiennement, souvent de 4h du matin à 21h le soir. Bien secondé il est vrai par ma mère, beaucoup moins épanouie cependant même si, au magasin, elle avait toujours un sourire apprécié des clients. Mon père était commercialement plus abrupt. Je me souviens d’une anecdote qui le définit assez précisément : il pesait la viande sur une balance traditionnelle avec deux plateaux, un sur lequel il posait le morceau de viande choisi par le client et l’autre qui permettait avec des poids de peser des charges dépassant le kilo. Ce deuxième plateau était réglementairement lesté, sous le plateau, d’une feuille de papier d’emballage – c’était alors du papier « paille ou maïs » - correspondant à l’emballage utilisé de l’autre côté par le boucher. Je me souviens que régulièrement passait au magasin un contrôleur assermenté  pour vérifier les balances et notamment cet état de fait. Un jour un client, peut-être occasionnel( ?), dit à mon père : « vous me faites payer votre papier au prix de la viande ! ». Interloqué, Papa, lui demande de préciser sa pensée et l’autre de répondre : « OUI, vous peser la viande avec le papier que je paye donc du même prix ». Il aurait été facile d’expliquer à ce monsieur le dispositif légal mis en place pour éviter cela. Mais, non, mon père touché dans son amour propre, n’a pas eu envie de le faire. Alors ? Alors, enlevant  le papier, il pèse le morceau de viande à même le plateau de la balance, annonce le prix et le poids et pose le morceau, tel quel, sur la table de marbre qui le sépare du client en disant simplement : « Voilà, vous ne payez pas le papier ! ». Ebahi le client abandonne le dialogue et n’est plus revenu chez ce boucher qui vend la viande non empaquetée ! C’est une anecdote qui nous a été rapportée par ma mère restée sans voix derrière sa caisse.                                                                                      Ceci dit, ces années furent difficiles mais psychologiquement, moralement, moins traumatisantes que les années de ST Antoine. Le commerce marchait bien et mon père s’était remis à faire des raviolis (les meilleurs du monde) tous les samedis, plusieurs dizaines de douzaine. Nous avons tous mis la main à la pâte, si je puis dire. Ma mère faisait la daube et les épinards, mon père la farce puis les raviolis eux-mêmes. Nous,  les enfants – et plus tard les petits enfants -, nous allégions sa tâche autant que faire se peut. Des moments privilégiés.

  (A suivre)                                                                                                       

 

 

 

 

 

 

 

                                                                               

 

 

 

 

 

Mon Père.....(2)

Publié dans Lambeaux de mémoire

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