Mon ami Naz.

Publié le par Cipion

MON AMI NAZ.

Cette histoire est l’adaptation locale d’un conte de Paul ARENE que beaucoup d’entre-vous connaissent, au moins de nom. Grand ami de MISTRAL et de Marie GASQUET, la 1ère reine du félibrige, Paul ARENE est un de nos grands écrivains provençaux. Né à Sisteron en 1843, il mourut prématurément à Antibes en 1896 à l’âge de 53 ans.

Cette adaptation est, sous certains aspects, un peu autobiographique mais pour en prendre conscience il faut aller jusqu’à la fin de l’histoire.

Il y a des années de cela, à l’école primaire, j’avais un ami qui se prénommait comme vous et moi d’un prénom banal, Pierre me semble-t-il.

Toutefois, caractéristique importante, il était doté d’un appendice nasal d’une dimension peu ordinaire, « ENORME » aurait dit Cyrano. Un nez, quoi ! Qui l’avait fait baptiser, dans notre petit groupe « Naz dé Coucou »… « Nez de Coucou ». Est-ce à dire que ce petit volatile est défiguré par son bec ? Je ne l’avais jamais remarqué auparavant mais depuis, à l’observer –ce n’est pas facile – j’ai constaté qu’effectivement le coucou porte un bec assez long et non crochu. Ce qui le distingue des oiseaux dits de proie de taille identique comme l’épervier ou le faucon.

Mais nous ne sommes pas là pour faire une étude comparée des becs des petits oiseaux de proie auxquels Naz, je le précise, ne ressemblait que par l’importance et la forme de son nez.

Aujourd’hui, il s’agit, bien sûr, de vous narrer l’aventure de « Mon Ami Naz ».

A 13 ans, comme beaucoup d’entre-nous, il était en 1ère, la classe du certificat d’études primaires, le fameux CEP. Il paraissait souvent blasé par les « joies » de l’école. Même les séances clandestines de partage, dans les toilettes baptisées WC…veuillez m’excuser ! … même le partage donc de la cigarette de barbe de maïs roulée dans le papier, lui aussi maïs,

du boucher, même l’élevage des serpents avec un cochon d’Inde dans un pupitre au fond de la classe, même ces activités, on ne peut plus ludiques, ne retenaient son attention. Il n’était plus là ! Tout juste s’il acceptait, de temps en temps, à la récréation, d’essayer d’attirer l’attention des filles, de l’autre coté du mur, avec un petit miroir rond qui, le soleil aidant, faisait courir un « gari » jusqu’au visage de nos voisines.

Un soir, à la sortie de l’école, après avoir traîné sur les aires pendant près de 2 heures, il décida de s’offrir des émotions plus viriles. Le béret sur l’œil, le cœur battant à faire éclater la veste à carreaux héritée de son frère aîné, il entra au bar de la mère Fine. Rendez-vous des jeunes et des moins jeunes le Modern’bar –c’est ainsi que le pauvre mari de Fine l’avait baptisé – faisait rêver les écoliers qui ne le connaissaient, le bar, que comme salle de cinéma intermittente (ne dit-on pas qu’en 1916 « les Misérables », en 4 épisodes y avaient été représentés).

Une large porte donnant sur la grande salle du bas où l’on consommait, au fond, à gauche, un escalier aux malons rouges descellés permettait d’accéder à l’étage dont les fenêtres donnaient sur la place de la Mairie cachée, en partie par le marronnier.

Au premier étage – le seul d’ailleurs – un billard. Je le vois encore ce billard. Un billard solennel à blouses, du temps de Louis le quatorzième, décoré de grosses têtes de lion aux quatre coins. Têtes de lion qui ouvraient avec bruit leurs gueules en cuivre chaque fois qu’au hasard de la partie, une boule tombait dedans. Les boules, sublime raffinement étaient en buis, ce buis magnifique qui ornait encore les allées du parc du château. Les queues sans procédé – vous savez, cette petite rondelle de cuir appliquée au bout de la queue et que les joueurs frottent avec de la craie bleue – et les bandes, sans doute bien antérieures à la découverte du caoutchouc, semblaient rembourrées de lisières. Quant au tapis, il m’est assez difficile de vous en décrire l’aspect tristement reprisé, rapiécé et maculé.

Mon ami Naz, après un arrêt de quelques minutes au rez-de-chaussée, lui ayant permis de consommer 2 ou 3 topettes de sirop d’orgeat lui donnant le droit d’accéder à l’étage était en arrêt devant l’impressionnant billard. Dans un état second il prit une queue et se mit à jouer, lui le profane. Et il gagnait tout. Pourquoi, dans ces conditions, ne s’est-il pas arrêté ? D’où vient cet amer plaisir que trouve le joueur à toujours tenter un peu plus sa destinée ?

Naz dé Coucou gagnait tout : partie, revanche et belle. Il n’avait qu’à s’en aller, la tête haute et pourtant…il resta ! Il n’avait qu’à poser la queue glorieusement après le dernier coup. Il préféra, ce dernier coup fait et marqué, garder la queue en main pour continuer sa série victorieuse. Et il continua, le pôvre !

Il fit encore un, deux, trois carambolages ; il en fit cinq, il en fit six puis huit, dix. Les boules allaient et venaient, s’affleuraient, tourbillonnaient puis s’entrechoquaient doucement comme attirées par un aimant invisible. Les carambolages se succéder et les quelques spectateurs présents applaudissaient. Il y avait là : « Gros Biè » le garagiste, « Cocasse » le sacristain, « Rafféou » le chiffonnier. La mère Fine, elle-même, remuant la monnaie dans la poche de son tablier bleu, admirait le geste et approuvait du chef.

Naz dé Coucou, grisait par le succès continuait ses séries gagnantes.

Tout d’un coup – c’était, sans doute, un effet de recul – la queue, lancée d’une main nerveuse, glisse sur la boule et…. manque son coup, le tapis craque et se fend triangulairement sur plusieurs dizaines de centimètres, la queue presque tout entière s’engouffre dans un abîme de drap vert.

La foudre en personne serait tombée dans la salle que le saisissement n’eût pas été plus grand. Chacun s’entre-regarda. Naz, mon ami, le malheureux Naz, resta debout comme pétrifié, le corps en avant et la bouche ouverte, respiration arrêtée.

« Son père ! » cria la mère Fine. « Qu’on aille me chercher son père ! » Ce qui fut fait sans attendre. Le père de Naz, voisin du lieu du drame – il habitait rue du jeu de paume – arriva très vite. Tout le monde s’attendait à une explosion de colère. Eh bien ! Non, il se montra glacial et très digne. « Ouais! » dit-il « Combien ce tapis ? ».

« 60 francs mon bon monsieur, pas moins de 60 francs » répondit la mère Fine.

« Bon, voici…50, 60 francs et… donnez-moi le vieux drap » ajouta le père de Naz.

Les bandes déboulonnées et le tapis décloué et roulé, le père sentencieux dit à Naz « Emporte moi ça ».

Que comptait-il faire de ce vieux drap ? S’interrogèrent les témoins de la scène.

Le surlendemain ou le lendemain du surlendemain le mystère se dissipa quand nous vîmes entrer en classe le malheureux Naz vêtu de vert de la tête aux pieds : gilet vert, pantalon vert, casquette verte et, pas n’importe quel vert, pas vert-pomme ou vert-bouteille mais de ce vert cruel et particulièrement détestable choisi pour les tapis de billard. Sur l’épaule droite, d’ailleurs, on pouvait reconnaître une grande tache faite, en son temps, par la lampe à pétrole de la mère Fine lors d’une panne d’électricité.

A partir de ce jour, mon ami Naz dé Coucou, passa une jeunesse triste et mélancolique. Six ans durant son père fut inflexible, six ans durant des costumes complets de couleur verte sortirent, pour le malheureux Naz, de cet inépuisable tapis.

Ses camarades, dont je faisais partie (je l’avoue avec beaucoup de regrets maintenant) le raillèrent quotidiennement. Les filles surtout, dont vous connaissez l’instinct de moquerie, les filles n’arrêtaient pas de pouffer à sa vue. L’accoutumance ne joua pas. Naz dé Coucou étant né avec un cœur tendre, en souffrit beaucoup. Certains allèrent, tenez-vous bien, jusqu’à le baptiser « Le Limbert » (Le lézard vert).

Son visage, à force de contrariété, devint peu à peu vert comme le reste. En prenant de l’âge, il se mit à boire de l’absinthe, non pas au Modern-bar, siège d’un souvenir insoutenable, mais assidûment, au Sport-bar où il pouvait se laisser bercer par les rengaines à la mode : Ramona, La Tonkinoise…et déguster, le samedi soir, les pistaches grillées par Alberte, la fille de la maison, que la couleur verte ne rebutait pas. Enfin à l’âge de 20 ans, long, maigre et toujours vêtu de vert, mon ami Naz, ayant pris l’humanité entière en haine, s’engagea dans la Coloniale où tout habillé de bleu, il s’embarqua pour le Gabon ….le paradis des perroquets multicolores.

Publié dans Contes

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