Le jaseur de Bohême.

Publié le par Cipion

LE JASEUR DE BOHEME

( ou Jaseur Boréal )

Au bas du cours St Pierre –rebaptisé de la République – devant la devanture du Cercle…de l’Avenir, tandis que les cloches de l’église de l’Annonciade sonnent midi, il y a un attroupement inaccoutumé.

« Drôle de gibier » dit Gustave « Pour moi, c’est un oiseau des îles .

Il a dû s’échapper du jardin Longchamp ou du zoo de La Barben » réplique Fernand.

« Ma foi ! Moi j’en sais rien… » répond une troisième voix.

Dans le groupe chacun dit la sienne – les chasseurs, vous le savez, ne sont jamais avares de paroles – devant cet oiseau inconnu et bizarre que vient de ramener Mouraille d’une tournée vers St Michel par ce beau matin de février.

De la taille d’une grive ou d’un étourneau, il s’en distingue cependant par son plumage chatoyant et une jolie huppe grise qui orne superbement le dessus de sa tête. Ses ailes, noires, sont tachetées de blanc, de jaune et de rouge éclatant. Et sa queue semble avoir été découpée aux ciseaux avec précision sur un trait de couleur jaune vif.

Aucun des hommes qui se sont arrêtés, les uns après les autres, pour admirer cet étrange volatile, n’en a jamais rencontré de pareil. Ni Titou des Jonquiers, ni Figon de la Blanque, ni, bien sûr, aucune des rares femmes présentes et encore moins celle de Mouraille, Lisette, qui s’intéresse plus à la gente masculine qu’au résultat de la chasse de son mari. Même le pharmacien de Varages, de passage au village, fameux chasseur devant l’éternel et qui se flatte volontiers de ses connaissances ornithologiques, même lui, doit avouer son ignorance – c’est dur ! – et ne peut que promettre « de chercher dans ses livres ».

Après mûres réflexions, Tonin suggère « On peut, peut-être, aller le montrer au père Papoune ». « Qu’est ce que tu racontes » rétorque Fernand « le vieux Papoune il a presque 100 ans, y sait plus ce qu’il dit, y dit plus ce qu’il sait, y sait même pas s’il est encore de ce monde ».

« Pourtant Tonin à raison » dit Mouraille, le propriétaire de « la bête », « Peut-être que ça lui rappellera quelque chose de son jeune temps. Y connaissait tout… avant ! Je vais aller jusqu’à Plandégour pour le lui montrer ».

Sitôt dit, sitôt fait ! A la bastide de Plandégour, où Papoune a été métayer pendant des années, Mouraille trouve Papoune devant la cheminée de la grande cuisine. Amaigrit et tremblotant, il sommeille presque dans le grand feu de l’âtre, s’efforçant ainsi de réchauffer le peu de sang qui circule encore dans ses veines. Il n’a pas 100 ans mais, pour les rois, il est entré dans sa 96ème année. Bel âge…pas seulement pour l’époque !

Mouraille, fier de son coup de fusil et avide de mieux connaître sa victime se présente devant la porte mi-vitrée de la bastide. Il y est plutôt mal accueillit par Marie-Rose, la fille de Papoune, une encore belle paysanne, bien en chair, qui veille jalousement sur le sommeil sacré de son père car le repos du vieillard c’est aussi, un peu, le sien. Elle invite donc Mouraille à revenir à un autre moment mais, ce dernier, se permet d’insister et courageusement pousse la porte. Ce qu’il avait à demander au vieux dormeur est, en effet, de la plus haute importance. « Il faut à tous prix que je sache si ton père connaît ça ! » dit-il en exhibant la bestiole.

« Fan de chichourle ! Qu’es aqueù anceloun ? » ne put s’empêcher de crier la femme à la vue de cet oiseau si différent de ceux qu’elle avait l’habitude de plumer avant de les embrocher de novembre à février.

Son exclamation fait sursauter le papé dont les paupières se mettent à battre lentement. Inquiet de voir dans son demi-sommeil des gens s’agiter autour de lui, il essaie de comprendre pourquoi et qui se permet de venir troubler ainsi sa sieste – crime de lèse-majesté -. Il se redresse péniblement sur son fauteuil et Mouraille, trop heureux de l’avoir tiré de son assoupissement, en profite pour s’écrier « Alors Papé comment ça va ? ». Il ne faut surtout pas qu’il se rendorme…. pas avant d’avoir livré, si possible, le secret qu’il vient chercher.

La fille, Marie-Rose, se charge d’ailleurs de l’aider dans cette tâche en ajoutant de sa voix forte et acariâtre « Ca y est ! Maintenant vous l’avez réveillé en plein. Jusqu’à ce soir il ne me laissera plus tranquille ! »

Mais Mouraille s’inquiète peu de ces récriminations filiales. Ce qu’il veut c’est le nom de l’oiseau auprès duquel la tranquillité de Marie-Rose ne fait pas le poids.

Alors, pensant que l’effet de surprise agira magiquement sur la mémoire du vieillard, il lui met brusquement l’animal sous les yeux.

A sa vue – qu’il avait encore bonne – Papoune sursaute dans un hoquet violent et une lueur de panique passe sur son visage pourtant d’habitude inexpressif. On l’entend murmurer dans un souffle « Mounte as croumpa aquelo bestio de malheur ? » « L’aï pas croumpado, l’aï aganta d’un coup de fusieù » répond Mouraille. « Tu en as déjà vu de ce genre, Papé ? » ajoute-t-il très vite. « Si j’en ai vu ! et vouéi, mon pauvre pitchoun ! et j’espérais bien ne plus jamais en voir de ma vie ». « Pourqué ? » dit Mouraille. « Pourqué ? parce que je croyais que ces oiseaux du diable ne viendraient plus chez nous » répondit Papoune tout essoufflé.

Il reprend très vite « La dernière fois qu’il en est passé par ici , c’était à Darnagare, dans le fond, là où se trouve la remise des bécasses. J’ai fait, comme tu as dû faire en croyant tirer sur une grive il m'est tombé cet oiseau de fada…tè c’était…attend… en 1913 ».

« Et après ? » dit Mouraille.

« Après ? Tu te rappelles de rien alors ! C’est vrai que tu n’étais sans doute pas né en ce temps là. Et bien après, il y a eu la grande guerre et de nombreux enfants du pays ne sont pas revenus ». Emoustillé par ses souvenirs, le vieux poursuit sa narration « C’est ni un pinson, ni un gros-bec, ni une grive d’orient et encore moins une machoto mais il porte-malheur, crese-me ! Et s’il en passe maintenant je donne pas cher de nos os pour l’année qui vient ». Marie-Rose, peu rassurée par ces déclarations, veut toutefois montrer qu’elle est encore une forte femme en criant « Allons, Papé, que veux-tu qui nous arrive ? ». Elle s’attire cette réponse brutale « Ce que je veux…. moi ? Mais, moi, je veux rien ! Mais il peut nous arriver…la peste, le choléra, la guerre…que sais-je et toutes sortes de scoumounes ».

Mouraille, ému d’apprendre tous ces sinistres présages apportés par son oiseau pourtant bien joli à regarder, Mouraille, ne sait plus qu’elle contenance prendre d’autant que la fille du vieux commence à le fixer d’un œil mauvais et réprobateur comme s’il était responsable du passage inquiétant de cet oiseau.

Il a, un instant, envie de sortir et de courir à l’église pour se faire bénir par le curé et demander à St Maurice ou St Probace d’intervenir, mais, très vite, il se ressaisit. Sa curiosité de braconnier est plus forte que tout. Il questionne « Tu as jamais su son nom ? ». Le silence s’installe et devient pesant. Papoune fait de gros efforts et réponds « Vouei ! Attends un peu. Laisse-moi me rappeler….je l’avais montré au docteur, le chinois, il n’en avait jamais vu lui non plus mais il avait amené la bestiole à Toulon chez un de ses amis, professeur dans une école, qui lui avait raconté que c’était un oiseau du Nord, pas le Nord de la France mais de ce pays où il n’y a que les esquimaux et le diable pour y vivre. Lorsqu’il descend chez nous, il n’annonce jamais rien de bon. Mais son nom ? Ca alors…enfin….attends un peu ! ». Le vieux poursuit son effort qui accentue les rides de son front, il cherche, on le voit bien, jusqu’au fin fond de ses circonvolutions cérébrales. Cela peut ne pas être sans conséquence sur sa santé !

Puis d’un seul coup « Cresi que li sieù….lou jaseur de Bohème…Vouei, es aco ! Mais on devrait plutôt l’appeler porto-masco et rappelle- toi ce que je te dis, petit, c’est un oiseau porte-malheur. Qu’est ce qu’il a à revenir cette année ? Oh ! Marie-Rose, petite, je crois que je vais pas me rendormir de sitôt ! » Et la fille de répliquer « Eh ben ! sian poulit. Ca nous promet une belle nuit. Tu vois ce que tu as fait, fadoli, de lui apporter ce…jaseur » Et assassine, elle conclut « Tu aurais mieux fait de surveiller ta femme de plus près plutôt que de venir troubler notre tranquillité ».

Mouraille revient au village d’un pas lourd. Il est triste et anxieux pour l’avenir. Ses oreilles bourdonnent de tous les malheurs annoncés par Papoune. Parlant tout seul, il se répète « C’est pas possible qu’un si bel oiseau puisse nous amener autant de catastrophes ! C’est pas possible ! C’est pas possible ! ».

Or, il advint que les fêtes de Pâques à peine passées, le vieux Papoune s’éteignit doucement sur sa chaise, au soleil du printemps naissant, suite sans doute d’une indigestion de fruits confits et de vin d’orange.

Il advint aussi qu’en mars, les tourvains connurent de gros orages de grêles qui hachèrent menu les branches des arbres fruitiers et jusqu’aux ceps de vigne fraîchement taillés, les oliviers eux-mêmes se trouvèrent nus.

Puis, un soir d’avril – ce ne fut pas une grande surprise – la femme de Mouraille, Lisette, quitta son braconnier de mari pour suivre un beau garçon de Rougiers.

Tout le monde, ou presque, au village mit ces méfaits sur le dos du pauvre Jaseur de Bohème que l’on affubla de toutes sortes de noms…d’oiseau, bien moins jolis que le sien. Même St Probace ne put contrer ses maléfices, tant il est vrai que les bonnes gens – et Dieu sait qu’il y en a dans notre village -..que les bonnes gens croient plus volontiers aux prédictions et aux sortilèges que sorciers ou sorcières tiennent du ciel ou de l’enfer qu’aux explications logiques et claires de la science actuelle et naturelle.

En effet, personne ne pensa, un seul instant, qu’il était presque normal, en tous cas naturel, même lorsque le Jaseur de Bohème ne passe pas, de voir mourir au printemps, de sa belle mort, un vieillard presque centenaire, comme il est habituel que mars connaisse des giboulées de grêles – comme il fait froid en janvier et chaud en août - et, peut-être, sans doute, plus normal encore, de voir une jeune et jolie femme préférer un jour un beau jeune homme, fut-il de Rougiers – à un pauvre bougre de braconnier, buveur et brailleur, fut-il chasseur d’un Jaseur de Bohème.

Lorsque j’ai raconté pour la première fois cette petite histoire, j’ai dû répondre à une question d’un des auditeurs assidus. Peut-être vous la posez-vous ?

C’était « Votre Jaseur de Bohème, existe-t-il vraiment ? »

Eh Bien ! Oui, il existe. Son nom scientifique est « bombylla garrulus ». De la famille des passereaux, il est originaire des contrées sub-arctiques (Papoune ne se trompait pas). Il descend parfois jusqu’aux Alpes, très rarement jusqu’à la Méditerranée, lorsque la nourriture se fait rare dans son pays nordique. Il est notamment passé en Provence durant l’hiver 1965.

Vous voyez, cette histoire qui n’est que souvenirs diffus et imagination – notamment certains personnages, dont Lisette, n’ont jamais existé -…cette histoire pourrait bien se renouveler.

Alors les chasseurs, de Tourves et d’ailleurs…attention …au Jaseur de Bohème !

Publié dans Contes

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