Le coq de Clémence.

Publié le par Cipion

LE COQ DE CLEMENCE.

Clémence avait connu Loulou l’année du conseil de révision de ce dernier. Conseil de révision passé à Brignoles avec une douzaine d'autres jeunes gens du village : Classe 1924. " Bon pour le service" .

C’était la moindre des choses pour un jeune paysan élevé à la dure au bon air

de nos collines. En effet, depuis l’âge de 16 ans, il travaillait sur la propriété,

des Gazier à Vaubelle. Clémence, elle, plus jeune de deux ans, habitait les Paulets, chez ses parents dont la bastide dominait la route de Bras et le

chemin de terre qui conduit à Vaubelle.

Tous les jours, depuis des années, elle voyait Loulou arriver et repartir sur son vieux vélo.

Il avait fière allure et pédalait avec aisance, d’autant qu’il se savait observer. Elle l’avait croisé quelques fois, sur le cours, où il jouait aux boules régulièrement et assidûment. Ils ne s’étaient jamais adressé le moindre mot et pourtant le cœur de Clémence battait très fort lorsque le vélo apparaissait au virage du vieux puits.

Ce jour là, pour ses 18 ans, elle avait obtenu de ses parents l’autorisation d’aller retrouver au village sa copine de classe Elise. Il faut dire que c’était le dimanche de la fête votive, dernier dimanche du mois d’août. Le matin il y avait eu la messe et la procession de St Probace et l’après-midi, les

deux jeunes filles allaient pouvoir admirer les tambourinaïre de San Sumian et les farandoleurs de Château-Gombert et… peut-être… faire quelques pas de danse aux accents de l’orchestre Max Paul de Beaucaire…quelques pas de danse avec Loulou… peut-être ? Si le concours de boules était terminé !

Si… si… Clémence rêvait en revêtant sa robe du dimanche.

Et, quelques heures plus tard, comme cela arrive parfois, ce rêve qui lui paraissait inaccessible s’avéra être réalité.

Loulou était là, leurs regards s’accrochèrent et presque naturellement – presque seulement car, pour lui, grand timide, cela représentait

un énorme effort de volonté mais… elle était si mignonne Clémence ! – Donc, presque naturellement, il vint l’inviter à danser. Le cœur de Clémence chavirait. Une « marche » c’était plus facile, après on pourrait penser au « slow ».

Pour le retour, le père de Clémence, Adrien, était venu la chercher avec le cheval, Clovis ( Clovis, le nom du cheval, c’était une trouvaille d’Adrien, en son temps premier du canton au certificat d’études - le CEP - car

venant d’acheter la bête à Aubagne, alors qu’il l’amenait pour la première fois à l’écurie, le cheval sans doute ému par tant de confort, fit un écart et cassa la grande jarre contenant les caroubes pour le bétail . Vous m’avez compris !!

Adrien était donc là, avec Clovis et la charrette qui couinait si fort dans les descentes parce que les patins du frein à crémaillère qui l’équipait n’avaient plus de caoutchouc, en fait des morceaux de vieux pneus.

Clémence prit place à coté de son père, sur la banquette avant, et à la grande surprise d’Adrien, arrivé à la hauteur du carrefour d’Espérel, elle se mit à fredonner cette chanson dont les vieux tourvains se souviennent, sans doute, encore.

J’en ai oublié l’air, je veux dire la musique, mais les paroles – approximatives – sont vous allez l’entendre, le gage d’un cœur serein. Peut-être la connaissez-vous ?

Si j’avais la voix de la pie grièche

Je me percherais sur un rocher

De la rivière

Et je chanterais une chanson

Pour le ruisseau plein de cresson

De la Figuière.

Si j’avais la voix du perdreau

J’irais me percher sur un caillou

A St Probace

Et je chanterais les prés verts

De la ferme de Rimbert

Pleine de grâce.

Il y avait d’autres couplets avec le pic-vert et le traquet à la poitrine rousse mais je vous en fait grâce comme dirait l’auteur de la chanson qui n’est autre que Léandre Giraud, les anciens l’auront reconnu.

Quelques mois plus tard, l’affaire était dans le sac ! Clémence et Louis s’installèrent aux Paulets, chez les « beaux-parents » et, peu à peu, Louis prit la direction du petit domaine.

En 1939, il fut mobilisé au 405ème RAA (Régiment d’Artillerie Antiaérienne) à Ste Marthe à Marseille puis, à nouveau, en 1940 mais dans un régiment « du front ». Fait prisonnier dans les Ardennes, il ne revint au village qu’en 1945, malgré les multiples demandes de Clémence auprès de la Direction des Bauxites de France pour qu’il soit ramené au pays pour y travailler à la mine. Certains avaient bénéficié d’une telle faveur mais pas Louis.

A son retour, Louis n’était plus le même, il se mit à boire et passait plus de temps au Cercle, à l’Eden-bar ou au café du Midi qu’à la bastide. Il rentrait souvent tard le soir et, son vélo, fort heureusement équipé d’une dynamo, tenait toute la largeur de la route de Bras. Clémence l’attendait et, le cœur serré, observait ce triste feu-follet venir vers elle.

A la Bastide, tous les ans, elle faisait ce qu’elle appelait « ses liqueurs ». Elle utilisait, à cet effet, « la blanche », eau de vie de raisin distribuée par la coopérative après le passage de l’alambic. Elle préparait : le vin de noix avec des fruits cueillis pour la St Jean, le vin de pêche, de genièvre et j’en passe ! Elle mettait aussi cerises, raisins et pruneaux à macérer dans l’eau de vie, dans des bocaux de verre à fermeture hermétique, vous savez ceux qui ont des rondelles de caoutchouc à languette – on en trouve encore pour les conserves artisanales -. Malheureusement, depuis quelques années, elle était obligée de cacher sa production car Loulou, au nez fin et à la descente rapide, la consommait en cachette.

Ce jour là, nous étions en novembre et nous avions connu les premières gelées blanches – l’hiver était précoce -. Clémence avait décidé de faire l’inventaire de ses liqueurs avant les fêtes de fin d ‘année. Paradoxalement, elle les retrouva, sans difficulté, toutes et intactes. Il n’en fut pas de même pour les raisins à l’eau de vie. Deux des bocaux avaient été ouverts et partiellement consommés. Sans doute depuis plusieurs mois car une

couche de moisissure recouvrait les grains restants, l’alcool ayant disparu. Ce méfait était signé ! Qui d’autre que Loulou aurait pu venir fouiner dans les tiroirs de la vieille commode héritée de la tante Ursuline de St Zakarie ? Loulou avait bu l’eau de vie parfumée au muscat de Tourves, muscat devenu, lui, inconsommable. Clémence outrée, prit les bocaux et alla en jeter le contenu sur le tas de fumier situé près du poulailler, juste en face de la bastide.

A cette heure, le poulailler était ouvert et les poules picoraient aux abords de la maison surveillées par un coq magnifique – nous y voilà – aux couleurs chatoyantes et au cou nu, écarlate, perpétuellement en mouvement. Un coq de 3 ans splendide ( baptisé Coppi par Loulou à cause de sa ressemblance avec le champion cycliste italien ), splendide mais vorace ! Clémence n’avait pas fini de vider ses bocaux que les grains de raisins étaient déjà ingurgités, sans coup férir, par Coppi. Les poules attirées par le caquettement de satisfaction du coq n’avaient pas été suffisamment rapides.

Ingurgités sans coup férir mais…le dernier grain n’était pas encore arrivé dans le jabot de la bête que notre gallinacé s’effondrait dans un hoquet sonore, pâle ersatz du chant conquérant habituel.

Clémence était interloquée, interloquée et catastrophée car Coppi paraissait mort. Il l’était, sans doute, empoisonné par les raisins frelatés. Elle essaya bien de le ramener à la vie en lui massant le cou et le jabot devenus rouge violacé, mais en vain, Coppi ne reprit pas ses esprits. « C’est la première victime de mon ivrogne de mari » se dit-elle.

Découragée, malheureuse, elle abandonna le cadavre du coq et rentra chez elle en maugréant, se promettant de dire « deux mots et plus » à Loulou, ce soir, à son retour de la tournée des bistrots du village. Toutefois, à la réflexion, elle trouva idiot de perdre, comme cela, c’est-à-dire corps et biens, un si beau coq, sans doute plus de 3 kilos de bonne viande « aussi goûteuse que si nous l’avions tué nous-mêmes, dit-elle…peut-être même, le vieux marc aidant, plus goûteuse encore ». Elle revint donc vers le poulailler, se saisit à nouveau, de Coppi et en deux tours de main le pluma lestement du bout des ailes au croupion. Au croupion où les belles plumes épaisses et fournies sont plutôt dures à arracher d’autant, qu’à cet instant précis, le volatile donna de la voix et des pattes. Clémence, surprise lâcha la bête et estomaquée, sans y croire, la regarda se déplacer comme si rien ne s’était passé…sauf…qu’elle était à poil, enfin…nue comme un ver !

Le coup d’émotion passé, le coq semblait avoir repris goût à la vie. Il n’était plus question de le cuisiner au vin rouge. Toutefois par le temps qui court, il n’était non plus pas question de le laisser ainsi dans le poulailler. Alors ? L’esprit, toujours en éveil, de Clémence fonctionna à vive allure, elle décida immédiatement qu’il fallait l’habiller.

Chose dite, chose faite, elle sortit ses aiguilles à tricoter – n°3 ½ - de vieilles pelotes de laine, restes d’un chandail destiné à Loulou mais jamais achevé et se mit à confectionner un genre de barboteuse pour Coppi.

A la nuit tombée, ce dernier était donc, équipé de cet accoutrement, sur son perchoir, un peu à l’écart des poules qui l’observaient d’un œil en coin. Il n’en menait pas large l’ex- fier seigneur du poulailler ! Le tableau, il est vrai, était plutôt cocasse mais Clémence ne riait pas et encore moins Loulou qui, venant enfin d’arriver, avait été traîné par sa femme jusqu’au poulailler.

Plus touché par le spectacle peu flatteur - vous en conviendrez – pour un mâle habituellement conquérant que par les reproches de Clémence, Loulou était profondément atteint dans son amour-propre. Et sa femme d’ajouter « vous êtes beau…tous les deux », remarque apparemment injustifiée mais qui désarçonna Loulou que les vapeurs d’alcool rendaient peut-être plus fragile. Toujours est-il que le grand fada tomba à genoux devant le coq en barboteuse et lui dit, avec des sanglots dans la voix, « Coppi je n’ai pas voulu cela, je te promets à toi et à toi aussi Clémence, non seulement de ne plus toucher à tes liqueurs sans ton autorisation mais aussi de ne plus descendre, le soir, au village ». Cette attitude et cette promesse mouillèrent les yeux de Clémence et Coppi, lui-même, paru reprendre de l’assurance.

Voilà comment un coq tourvain qui n’était que vorace priva les bistrots du village d’un de leurs meilleurs clients.

Etant gosse, j’ai cru longtemps, que cette histoire se terminait ainsi.

Pourtant, plus tard, un jour que je me promenais avec mon grand-père dans le massif de Garlaban, ce dernier, d’habitude peu loquace, me dit « Petit, à ton âge, il faut que tu connaisses la véritable fin de l’histoire du coq de Clémence, tu sais, le coq en barboteuse ! »

Et bien, après la promesse de Loulou, le ménage rabiboché rentra dans la bastide et la soirée se termina comme d’habitude dans le lit de la chambre du premier étage. Avant de s’endormir, Loulou, inquiet, demanda à Clémence « Ca pousse de combien les plumes ? »

« De combien ? Comment de combien ? » dit Clémence. « Je veux dire, dans combien de temps Coppi aura récupéré ses plumes » « Je ne sais pas, dit Clémence, mais ce que je sais c’est qu’à cette heure ce n’est plus le temps de l’arithmétique ». Le silence s’établit donc ou presque car Loulou avait ce qu’il appelait des « ronronnements » qui étaient, en fait, de véritables ronflements.

Le presque silence régna jusqu’au petit matin. Le jour faisait à peine son apparition à travers les lattes des persiennes des volets qu’un vacarme assourdissant parvint du poulailler, comme si le renard ou la belette s’étaient glissés parmi les poules. Cococo….caquet…caquet… Loulou bondit sur son 12, y glissa prestement deux cartouches – du 10 car il n’avait rien d’autre à portée de mains – ouvrit les volets, porta l’arme à l’épaule et…dit à Clémence « Viens voir, viens voir, vite viens voir… », comme s’il ne pouvait rien dire d’autre. Clémence inquiète se précipita à ses cotés et vit… un spectacle hallucinant, hallucinant et… réconfortant : Coppi, au centre du poulailler, tenait une poule d’une patte et de l’autre essayait de déboutonner sa barboteuse.

« Tu as compris, petit ? » conclut le papé. Je n’osais pas comprendre mais j’étais fier d’être détenteur de cette confidence.

Publié dans contes

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