La légende des étangs.

Publié le par Cipion

LA LEGENDE DES ETANGS.

Ce jour là, le village est en deuil car un de ses ancêtres, Alphonse Cougit, riche propriétaire terrien de la commune – certains pensent « le plus riche » -- vient de mourir « de sa belle mort » comme on dit communément dans le bourg pour souligner le fait qu’il soit parti sans avoir été réellement malade et sans alerter personne. « 86 ans c’est un bel âge ! » Célibataire, sans proche parent, il a été découvert par un de ses métayers, ce matin, dans son fauteuil au coin du feu, paraissant s’être assoupi en douceur. Vraiment « une belle mort » !

Les gens font la queue, devant la mairie, pour signer le registre et, en attendant, les discussions vont bon train…sur un seul sujet d’ailleurs mais d’importance : que vont devenir les biens du défunt ? Il vivait chichement mais avait beaucoup de terres et même de bonnes terres, le long du Caramy mais aussi dans le vallon de Vaubelle, près de Telmond, à Proporquiè et à Bérard. Quoique….. à Bérard, le champ en question était presque toujours à l’ombre et la pierraille était équitablement répartie sur toute sa superficie.

On en discutait donc mais on ne réglait pas le problème. C’était d’ailleurs le rôle du notaire. « Il est assez bien payé pour ça » disait Gatoune en connaisseur.

Et, en effet, le notaire s’en occupa. Pas de testament mais en remontant l’arbre généalogique de l’Alphonse, il trouva quelques cousins éloignés à Rougiers et à La Roque, 7 au total et un 8ème à Tourves : Probace Garnier métayer au Blanquet près de Muscapeau. Tous convoqués chez le notaire 3 semaines plus tard, ils arrivèrent les uns après les autres à l’étude de Maître Barbaroux. Tous, sauf Garnier. Il faut dire que Garnier n’était pas riche, c’est le moins qu’on puisse dire, il n’avait ni cheval, ni mulet encore moins de bicyclette. Il devait donc venir à pieds de chez lui, presque une dizaine de kilomètres. Peut-être aussi ne s’était-il pas réveillé à temps car ses journées étaient rudes pour nourrir ses 6 enfants.

Toujours est-il que le notaire, impatient, commença le partage sans lui. La procédure n’était pas simple, je vous en ferai grâce, mais en conclusion lorsque Probace Garnier arriva, avec 40 minutes de retard, le partage était fait et, à l’unanimité des présents, on lui avait attribué….. la parcelle Bérard. Connaissant le terrain et son aridité Probace rouspéta mais ses parents éloignés réussirent à lui démontrer qu’il était de fait le seul gagnant car il n’avait pas à payer de droits de succession que les autres dans leur « mansuétude » s’étaient partagés. Et oui !

Probace n’était pas persuadé d’avoir fait « la bonne affaire » mais comme il aurait été dans l’impossibilité de payer quoi que ce soit, il signa le protocole et se retrouva propriétaire de 2000 m2 de caillasses et de ronces à plus d’une heure de marche de chez lui.

Lorsqu’il reçut la notification officielle de cet acte, 3 mois plus tard, il décida d’aller sur place… pour voir. Il partit très tôt le matin sans en parler à quiconque. Arrivé sur place, le soleil commençait à poindre à l’est au-dessus des pins mais la parcelle était encore gelée – nous étions en janvier – En fait il ne vit que les ronces qui la recouvraient entièrement. Découragé par le travail à accomplir pour rendre cette parcelle rentable, il s’assit au bord du chemin sur une grosse pierre et se parlant à lui-même il dit « St Probace, mon patron, comment vais-je faire pour nettoyer tout ça avant le mois de mars ». Le Saint Patron resta silencieux mais dans son dos Probace entendit une petite voix de crécelle qui lui disait « Que fais-tu là Probace ? ». Il se retourna brusquement et découvrit de l’autre coté du chemin un petit lutin qui le fixait de ses yeux malins. Machinalement, sans réfléchir, il répondit « Je vais essayer de nettoyer ce champ mais… ». Avant qu’il ait terminé sa réponse le petit lutin lui proposa « Oh la la ! Veux-tu que je t’aide ? ». « Bien volontiers » dit Probace bien que sceptique sur l’efficacité de ce petit nain face aux énormes buissons de ronces.

Et bien, il se trompait, en moins d’une heure le petit lutin tourbillonnant, avec l’aide de Probace, bien sûr, avait débarrassé le champ de sa végétation parasite et brûlé tous les déchets. Probace, épuisé mais content, n’en revenait pas. Il voulut remercier son nouvel ami mais….le lutin avait disparu.

Il rentra chez lui et ne parla à personne de son aventure.

Le lendemain aux aurores il reprit le chemin de son champ car il voulait en enlever les cailloux et en faire un clapier le long de la lisière du bois afin de pouvoir travailler la terre plus facilement. Son objectif était d’y planter des pois-chiches que les enfants pourraient vendre sur le marché au village ou à Bras. Arrivé sur place il commença à remplir son couffin de pierres et alla le déverser à l’autre bout du champ. Après une heure d’un travail harassant il n’avait nettoyé qu’un petit are, tout petit. Il s’assit sur le gros caillou et pensa : « Il va me falloir au moins 2 semaines pour enlever tout ça. » Et voilà que dans son dos des petites voix l’interpellent : « Mais que fais-tu là Probace ? ». Sans se retourner Probace répondit : « Tu vois bien j’enlève les pierres pour pouvoir passer la charrue ». Comme la veille les voix reprirent : « Oh la la ! Veux-tu que nous t’aidions ? »

Avant de répondre Probace se retourna et découvrit non pas un mais deux petits lutins qui le regardaient avec leurs yeux malins. « Pourquoi pas ? » leur dit-il. Et voilà nos deux petits lutins à l’ouvrage. Après deux heures de travail le champ est aussi propre que le cours St Pierre. Epoustouflant ! Probace voulu les remercier mais…. les lutins avaient disparu.

Notre ami reprit le chemin de la ferme où il retrouva sa petite famille mais il ne dit rien à personne.

Quelques jours plus tard, ayant obtenu de ses voisins le prêt de leur âne et la charrue qui va bien, le voilà parti sur la route de Bérard où il arriva sur le coup des 8 heures. Il fait froid mais beau et l’âne est en pleine forme. Probace lui donna une poignée de caroubes et commença à aligner les sillons. A la hauteur du gros caillou il marqua un temps d’arrêt et s’assit pour « respirer ». S’adressant à Clovis – c’est le nom de l’âne des Barjot, ses voisins – il lui dit à haute voix : « Tu sais Clovis nous ne sommes pas sortis de l’auberge, je crois que nous en avons pour plusieurs jours ». Comme s’il comprenait, Clovis baissa la tête puis la releva brusquement dressant droit ses oreilles. Il semblait fixer quelque chose dans le dos de Probace. Ce dernier, alerté, se retourna et découvrit de l’autre coté du chemin trois petits lutins aux yeux malins. D’une seule voix ils lui demandèrent :

« Que fais-tu là Probace ? »

« Vous le voyez bien, je laboure, je laboure avec Clovis ? »

« Oh la la ! Veux-tu que nous t’aidions ? »

« Je le veux bien mais… »

Il n’avait pas fini sa phrase que les trois petits lutins s’étaient mis au travail et en deux temps trois mouvements, devant l’air ahuri de Clovis, le champ était labouré dans les règles de l’art champêtre. Probace quitta son caillou pour les remercier mais…ils avaient déjà disparu.

Au retour, son voisin Barjot l’interrogea, bien sûr, sur la rapidité du travail mais Probace éluda la question.

C’est à la mi-mars qu’il retourna à Bérard pour y planter les pois-chiches. Il avait choisi ses plus belles semences parmi celles qui ont fait la renommée du village. Le sac en bandoulière il commença sans perte de temps à enfouir les légumineuses dans la terre. Courbé vers le sol il avança ainsi pendant une dizaine de mètres avant d’entendre la voix de crécelle multipliée par… retentir à ses oreilles :

« Que fais-tu là Probace ? »

Il se releva et vit en direction du gros caillou 2, 3 ….. 10 petits lutins qui l’observaient avec leurs yeux malins.

« Je sème mes pois-chiches » dit-il

« Oh la la ! Veux-tu que nous t’aidions ? ». Crièrent - ils tous en chœur.

« Bien sûr » dit Probace « Les semences sont-là » Et il leur tendit son sac.

Il n’avait pas encore rejoint son caillou d’observation que les semailles étaient terminées. « Bravo » s’écria -t-il.

« Vous êtes des champions » mais….. les lutins avaient disparu.

En rentrant au Blanquet il se dit « J’ai terminé très tôt, c’est jeudi aujourd’hui, les enfants vont m’interroger, il faut que je trouve une bonne raison car je ne veux pas leur parler des petits hommes de la colline »

Il n’avait pas tort. Dès son arrivée dans la cour, son aîné, Louis 12 ans à peine, l’interpella « Papa, Papa, tu as déjà fini ? » Probace gêné, - il ne savait pas mentir aux enfants --, bredouilla une réponse incompréhensible qui alerta non seulement Louis mais aussi la petite Reine sa sœur. L’un et l’autre se regardèrent et entamèrent un conciliabule dont la conclusion fut : « Le Père nous cache quelque chose, il faut surveiller ça de prés ».

Les semaines passèrent sans que la surveillance s’avère efficace. Pourtant, lui, allait régulièrement vérifier l’état de la plantation. Sous peu il lui faudra sarcler et désherber entre les raies. Cela prendra du temps sauf…si les petits hommes de la colline s’en mêlent. Et ils s’en mêlèrent. Ils étaient 20 cette fois-ci. Ils nettoyèrent le champ en quelques minutes mais… n’attendirent pas les remerciements de Probace.

Compte tenu de la robustesse des plants, Probace a prévu une récolte magnifique, ce sera une belle surprise pour toute la famille mais il faut continuer à ne rien leur dire.

Le printemps s’achève, l’été est splendide, un peu trop chaud peut-être mais ainsi on gagnera quelques semaines pour la récolte des pois-chiches. Début août, Probace décida d’aller en cachette observer l’avancement de la plantation des Bérard. En cachette mais… pas suffisamment pour tromper la vigilance des aînés qui, en vacance, ont organisé un tour de surveillance permanent. Ils se sont fait aider par Elise et Albert plus jeunes mais tout autant curieux. Tous les quatre suivent leur père. Au bout d’une heure de marche le petit Albert n’en peut plus, les grands décident de le laisser sur place et le cachent derrière une murette afin que leur père ne le voit pas sur le chemin du retour.

Aux Bérard, Probace reste stupéfait et admiratif devant son champ de pois-chiches. Les plantes sont splendides, les fruits dans leur cosse sont gonflés de soleil. Dans quelques jours il pourra arracher tout cela et, si le beau temps se maintient, avant le 15 août la récolte sera foulée et ensachée. Il rêve et pense à ses cousins de Rougiers et de La Roque qui lui ont fait l’aumône à la mort de l’Alphonse.

Les trois enfants l’observent d’assez loin, ils ne comprennent pas très bien et décident d’attendre le départ du père pour se porter sur les lieux. Chose dite, chose faite, quelques minutes plus tard ils sont au bord du champ en admiration, eux-aussi, devant la future récolte.

« Le Père a bien travaillé » dit Louis ;

« Oui, oui » répondent les filles ;

« Nous pourrions peut-être l’aider » murmura Louis ;

« Oui, oui » dirent les filles « Mais comment ? »

« J’ai une idée » dit l' aîné, « Nous allons arracher les plants, les laisser sécher 2 ou 3 jours puis nous les ramènerons en bottes jusqu’à la maison pour faire la surprise à Papa. Vous êtes d’accord ? »

« Oui, oui » crièrent les filles ravies de cette idée.

En fin de matinée tous les plants sont arrachés. Les enfants rentrent pour dîner (au XXIème siècle nos descendants dirons « pour déjeuner »). A table, Probace, comme à l’accoutumée, les interroge sur leurs activités. Il trouve Louis un peu moins bavard que d’habitude mais il n’y prête pas trop attention. Reine, elle, est beaucoup plus volubile. En deux occasions elle coupe brutalement la parole au petit Roger qui paraissait pourtant avoir quelque chose à dire.

Mais Probace, l’esprit ailleurs, ne cherche pas à comprendre.

Il aurait dû cependant car dans la nuit, aux Bérard, c’est le drame. Une horde de sangliers gourmands, sans doute attirée par l’odeur des plants fraîchement arrachés, envahit le champ et dévore la quasi-totalité de la récolte. Elle reviendra, la horde, la nuit suivante et la suivante encore.

Trois jours plus tard lorsque Probace arrive, le champ n’est plus qu’un terrain vague.

Près de son caillou d’observation, il ne peut que constater le désastre, le champ est dévasté, la récolte envolée.

Tout ce travail pour rien, le désespoir le saisit, le découragement aussi, il s’assoit sur son caillou et se met à pleurer à gros sanglots : « Ouh, ouh, ouh… »

Alors, venus de nulle part et de partout 1, 2, 3, ….10,….100,….1000,…….10.000 petits lutins l’entourèrent et lui dire avec tendresse :

« Mais que fais-tu là, Probace ? »

« Je pleure sur ma récolte ravagée, perdue. »

« Oh, la, la ! Veux-tu que nous t’aidions ? »

« Mais comment ? » dit Probace. Alors les petits lutins se mirent à pleurer avec lui de grosses larmes, des larmes énormes. Elles coulaient de leurs petits yeux attristés et roulaient sur le sol vers le ruisseau qui bordait le champ. 10.000 petits lutins qui pleurent ça fait beaucoup de larmes, ça remplit très vite le ruisseau, le transforme en torrent. Le torrent roule vers la vallée, dévale vers le Caramy et, dans le fond, là-bas, en direction de Gueïlet va remplir les « gours » pour les transformer en étendue d’eau qui donnera naissance aux……étangs.

Aux étangs ? Oui, c’est en effet ainsi que naquirent les étangs de Tourves, longtemps considérés comme une curiosité locale mais, de nos jours, malheureusement trop souvent oubliés si ce n’est profanés .

Une belle histoire à raconter aux tout-petits…………

Publié dans Contes

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