L'agachon de Cassède.

Publié le par Cipion

L’AGACHON DE CASSEDE

Ce matin là, le vieux Cocasse, de son vrai nom Joseph Barbaroux, paysan par

hérédité et héritage, sacristain par bonté d’âme si ce n’est par conviction mais braconnier par goût et …de métier (ça rapportait encore dans les années 1920-30) ; ce matin là, disais-je, Cocasse s’était enfin décidé à mener avec lui, à son agachon, Charles Scipion un jeune de Marseille, depuis peu son voisin, place de la bascule.

Il avait mis du temps à accepter de dévoiler partiellement les secrets d’une « engraînée » à ce jeune « estranger » ! ! Ce dernier n’avait, il est vrai, absolument rien d’un chasseur, encore moins, beaucoup moins, d’un braconnier. Mais Charles était curieux et à force de persuasion et…de pastis généreusement offert au Cercle de l’Avenir, avait fini par vaincre la méfiance de l’ancien et son obstination.

La lune n’était pas encore couchée que Cocasse et Charles, la biasse à l’épaule et le fusil en bandoulière cheminait déjà sur le plateau de Cassède, là-haut à gauche de la barre de St Probace, dans cette rocaille où le perdreau se trouvait alors si bien qu’il se croyait être chez lui.

« Tu te rends compte, disait Cocasse, vous autres de la ville, de ce que c’est une engraînée. Pauvre de vous !…tu vois? Y a près de 2 heures que nous marchons et nous n’y serons pas encore avant 20 bonnes minutes. Et, je te dirai pas depuis combien de temps je fais ce chemin tous les matins ! Parce qu’y faut pas croire que les perdreaux y viennent tous seuls à une engraînée. Y faut les appâter, leur porter à manger. Y faut les forcer à venir chez toi, autrement y en a d’autres qui peuvent te les prendre. Quand ce serait que ce Pétoule de malheur, tu le connais, Pétoule ? »

Charles n’a pas le temps de répondre car, comme un point d’orgue à ces derniers mots, un coup de feu lointain ponctua l’accusation de Cocasse qui s’arrêta net dans son élan oratoire et devint rouge comme une coucourge.

« Sale voleur, gronda-t-il, c’est encore lui, j’en suis sûr….c’est Pétoule, il est arrivé avant nous. Y faudra bientôt que j’y couche à mon agachon pour l’empêcher d’y venir. Je peux tout de même pas aller chercher les gendarmes de St Maximin ? Allez, vite dépêche-toi, monsieur Charles, vite qu’on est encore en retard ».

Charles qui, à travers les discussions du Cercle, avait depuis longtemps deviné la « terrible » rivalité qui opposait Cocasse à Pétoule, hâta le pas, de plus en plus intéressé par cette partie de chasse tourvaine.

Bientôt ils arrivèrent sur une sorte de petit plateau rocailleux tout embroussaillé avec ça et là quelques éclaircies. Rien, au premier abord, ne laissait supposer la présence d’un agachon. Rien, si ce n’est, en ce lieu où seuls le thym et le pèbre d’ail poussent entre les argéras, la présence insolite de grains de blé disposés avec tant de science qu’en les voyant un braconnier averti avait tôt fait de déceler l’emplacement exact de l’embuscade à perdreaux.

Poussant Charles avec une certaine nervosité vers un amas de pierres qui paraissait aménagé, Cocasse murmura « Rentre vite, rentre vite, ce sacré Pétoule va en avoir tué quelques-uns sans doute mais y peuvent encore revenir avant la fin de la matinée. Surtout ne fais pas de bruit parce qu’y sont finauds les perdreaux, y sentent même l’odeur de la poudre ».

Comme ils s’installaient dans l’agachon, un peu à l’étroit, Charles trouva, à coté de lui, un bout de papier gras griffonné au crayon et qui paraissait traîner là tout exprès…pour qu’on le lise.

« Vous avez vu, monsieur Cocasse ? On dirait que c’est un mot pour vous » Cocasse de plus en plus nerveux, sursauta : "Pour moi ? Qu’es aquò ? » Et arrachant le papier des mains de Charles déchiffra, non sans peine car il ne portait jamais ses lunettes à la chasse, le message suivant "Des fois qu’avant 11 heures tu aurais rien tué, passe chez moi, j’aurai ce qu’il faut. Signé :Pétoule ».

La colère de Cocasse qui montait sourdement depuis le coup de feu du petit matin éclata comme un tonnerre dans le calme majestueux de la colline. « Ah ! cui-là, cui-là…St Probace ne le mettez jamais sur mon chemin, autrement je sens que je deviendrai assassin. Y en a pas assez de rendre sa femme Clairette malheureuse, de se saouler tous les jours ou presque comme un polonais, y faut qu’il vienne me voler mes perdreaux ici, dans mon agachon, chez moi. C’est pas bien ça, c’est même très mal. On se demande comment le Bon Dieu peut laisser vivre un hypocrite pareil ! ».

L’éclat de sa grosse voix faisait trembler les branches de l’agachon et frémir les feuilles des broussailles puis dévalait au loin dans la vallée passant sur toute chose comme un coup de mistral.

Avec beaucoup de peine, Charles arriva à le calmer et à lui faire comprendre que s’il comptait lui offrir le plaisir de voir des perdreaux, il faudrait peut-être faire moins de bruit.

Enfin, comme l'orage qui s’éloigne, la colère de Cocasse s’apaisa progressivement non sans quelques soubresauts, réprimés, de haine inassouvie.

Et l’attente commença vraiment.

Elle dura une heure…deux heures. « Oui, il faut de la patience à l’agachon, susurra Cocasse, mais tu verras, petit, ça c’est une bonne engraînée et ce matin si on n’avait pas été troublé par….on en aurait peut-être…sans doute…déjà tué une bonne quarantaine ».

Trois heures….ça commence à faire long. Cocasse parle entre ses dents « C’est que ce sale braconnier de Pétoule y se contente pas de les massacrer, ici, chez moi, y les tire aussi à la volée et y les manque rarement. C’est une sacrée gâchette. Des sauvages comme lui ça vous dévaste toute la colline avant même que ça soit l’ouverture. Vous voyez, moi, si j’étais Hilaire, notre Maire, je le ferai mettre en prison.. ».

Quatre heures, toujours rien. « Ah ! parfois c’est un peu long, dit Cocasse, mais chut…chut…taisez-vous.. » « Pourquoi ? » « Il a chanté » « Qui ? » « Le garon parbleu !…on dirait que vous avez oublié que vous êtes à l’agachon ».

Haletants, tous les deux, se mirent à espérer, de toute leur âme de chasseur, le moment tant attendu.

Le chant, le chant des perdreaux semblait, en effet, se rapprocher de plus en plus. Sans aucun doute, ils allaient arriver. On allait enfin les apercevoir.

Et voilà que soudain ils s’amènent, tout en caquetant, vers ce dessert de blé qu’ils savent trouver, tous les jours au même endroit.

« Attention, petit, souffle Cocasse, attend bien qu’ils se reviennent » Il veut dire « Qu’ils se sentent chez eux ». Ils sont là, en effet, six (2 fois 3), gras et dodus ; on voit qu’ils ont été bien nourris. A la broche, ils seront délicieux, sûrement meilleurs qu’aux lentilles de Chanteduc – pourtant excellentes…les lentilles ! -. Mais, chut, attention…

PAN, PAN. Les deux coups de fusil partent pratiquement ensemble. Un nuage de poussière…quelques plumes qui flottent éparses. Des volatiles qui s’envolent dans un bruit de moteur d’avion.

Cocasse et Charles posent leur arme et bondissent hors de l’agachon. Ils regardent le sol, cherchent, fouillent des yeux les environs puis tristement murmurent entre leurs dents « Manqués, manqués » « Es pas poussiblo » ajoute Cocasse.

PAN ! nouveau coup de fusil, là, sur la gauche pas très loin et montant du vallon tout proche la voix, la voix de Pétoule qui leur arrive joyeuse et égrillarde « Merci, Cocasse, çui-là c’est un des gros et gras… »

Cocasse frémit, écume, fou de rage « Encore lui, y me l’a tué à la volée. Vite, mon fusil, vite ramassez vos affaires, je vous attends au pont Romain ».

Charles, estomaqué, éberlué, soucieux, essaie de le calmer. Il craint le pire qu’il ne fasse un mauvais coup sous l’emprise de la colère… un accident de chasse ! On a déjà vu ça au village. « Mais attendez, monsieur Cocasse. Ce n’est pas grave. Calmez-vous ? Où allez-vous ? ».

« Où je vais ? répondit Cocasse, où je vais…mais je vais les lui acheter parbleu autrement si on rentre sans rien à la maison tout le monde va se foutre de nous. Vous savez ce que c’est, vous, de rentrer bredouille ? »

Le néo tourvain ne le savait pas.

Publié dans Contes

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