Le dernier berger.

Publié le par Cipion

J'ai passé une bonne partie de mon enfance et de mon adolescence à Allauch, alors petit village perché de la grande banlieue marseillaise, desservi par le tramway N° 11 (terminus: cours Joseph Thierry, pour ceux qui connaissent Marseille).

Comme dans tous les villages de notre terroir, à cette époque (1935-45), il y avait encore des moutons et....et des bergers. Ils passaient l'hiver dans nos collines, toujours accueillantes, et "montaient" l'été dans les alpages.

J'avais une dizaines d'années et avec Jo mon meilleur copain nous aimions traîner prés de la bergerie située sur les hauts du village à deux pas de la carrière désaffectée et pas très loin du cimetière. Nous aimions les bêtes et, nous semblait-il, elles nous le rendaient bien surtout lorsque nous arrivions avec une poignée de sel ou de jujubes. Une des brebis adorait ces fruits, nous aimions la voir les manger goulument puis rejeter les pignons, pardon...les noyaux, un peu comme nous le faisions nous mêmes.

Le berger un homme sans âge pour nous, un vieux même, était surnommé "le comte". Mais attention les sobriquets n'ont souvent pas d'orthographe chez nous. C'est important pour la suite de mon histoire ! Les cheveux presque roux, toujours mal coiffé, sous un chapeau de feutre sans forme et sans couleur. Jamais rasé, il devait cependant se raser de temps en temps car il ne portait pas de barbe. Vêtu toute l'année de velours rapè encore que....au Printemps avant le départ aux alpages, il était parfois en manche de chemise et nous pouvions alors découvrir une musculature respectable et, sur son épaule gauche, un tatouage représentant une étoile filante.

Un jour vers 16h00,en sortant de l'école, alors que notre maître, Mr. Cavalier, venait de nous parler de la Révolution de 1789 et des trois états de la société du moment : clergé, noblesse et tiers états - que nous venions de découvrir, ce qui était normal à notre âge - nous avions été interpelés par la définition de la noblesse et de ses privilèges dont les membres portaient en général des titres comme prince, baron, duc, comte....."comte" vous voyez où je veux en venir ! Notre berger était-il noble ? Lui, si doux et si gentils !

Prenant notre courage à deux mains nous lui avons posé la question : "Monsieur le comte, est-ce que vous êtes noble ? " "Noble ? nous dit-il. Noble ? Qu'est-ce que tu veux dire petit, bien sûr que je suis noble". " Alors vous êtes vraiment comte," ajoute Jo. "Ah bon, dit le berger en riant de bon coeur, je vois où tu veux en venir. Et bien non, je ne suis pas COMTE, si je porte ce sobriquet, ce petit nom comme vous voulez, c'est parce que j'ai su, très tôt, COMPTER sur les doigts de mes mains d'abord puis dans ma tête. Et tu sais, petit, quand j'avais ton âge c'était très important". "Mais ça l'est encore, Monsieur le comte" lui dis-je. " Peut-être, peut-être mais maintenant vous savez tous compter et ton père et ta mère. De mon temps ce n'était le cas et beaucoup de bergers avaient des difficultés pour compter leur troupeau. Oh! Ils y arrivaient, mais ça prenait du temps et c'était parfois à quelques brebis près. Alors je les aidais à rétablir la réalité car aux alpages c'est indispensables surtout lorsque les loups traînent par là".

Ils paraîssait rêveur, toutefois il repris avec un petit sourire - nous buvions ses paroles - : "Souvent, le soir, autour du feu, les autres me demandaient conseil et de leur appendre...à compter. L'un d'eux un peu plus jeune que moi, Justin de Montespin, ce n'était pas un noble, apprit très vite à compter jusqu'à cent. C'était suffisant même si le troupeau dépassait souvent ce chiffre, car il pouvait faire des centaines etc... vous me suivez?". " Oui, mais...".Dis-je. " Il n'y a pas de mais c'est ainsi! reprit-il. d'ailleurs mon histoire n'est pas terminée car un soir alors qu'il se faisait des noeuds avec ses centaines, je lui ai dit: " écoute Justin, si tu veux plus simple j'ai une méthode secrète que j'ai toujours gardée pour moi". " Un secret ? Lequel ? me dit-il , explique je te promets de ne rien dire à personne même pas au capélan " Là, il voulait dire : "en confession" car chez nous, le capélan c'est le curé. "Bon, et bien écoute-moi, tu te mets devant ton troupeau au ras du sol et tu comptes les pattes de tes moutons". "Justin me regarda effaré". Et alors ? me dit-il" "Alors, il ne te reste plus qu'à diviser par 4 et le COMPTE EST BON ! ". " Mais Monsieur le "compte", c'est idiot votre histoire" lui dit Jo. " Peut-être, sans doute même mais c'est ce qui m'a valu le sobriquet de... le compte est bon d'abord..puis plus simplement, plus cour surtout...le compte, le conte ou le comte, à vous de choisir !"

Nous en somme restés là. Nous n'avons jamais su, Jo et moi, si notre berger s'était ou non moqué de nous. Pourtant, lorsque quelques jours plus tard, j'en ai parlé à mon grand-père, mon grand-père qui n'était pas berger. Il m'a dit avec un petit sourire "Tu sais, petit, le compte, il n'a rien inventé ". Et je l'ai cru, comme toujours !

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Publié dans Lambeaux de mémoire

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