Du Maroc interdit au Tchad maudit : René MOUREAU, Pierre GALOPIN

Publié le par Cipion

Ce texte est le résultat d'une rencontre, une rencontre entre la demande d'un camarade désireux d'organiser une réunion- causerie pour les adhérents d'une association

qu'il présidait et une attente profonde, de ma part, concernant la réhabilitation de deux de nos camarades morts "pour la France" (la France éternelle) dans des conditions exceptionnelles.
J'ai donc "sauté" sur l'occasion pour parler d'un sujet qui me tient à coeur depuis..... depuis...depuis... comme le disaient nos vieux tirailleurs africains, traduisez : " depuis très longtemps".

Du Maroc interdit
Au Tchad maudit

René MOUREAU (1956)
Pierre GALOPIN (1975)
Héros méconnus, trop souvent oubliés.

Je commencerai mon propos par une confidence : le titre de cette causerie a évolué depuis que je l'ai présentée pour la première fois, il y a plus de…. 30 ans à des camarades civils et militaires de la région brignolaise.
Ce fut d’abord, simplement : « Héros méconnus et trop souvent oubliés :
René Moureau et Pierre Galopin ». Puis « Du Maroc interdit au Tchad maudit » que j’ai
repris pour vous ce soir, bien que certains de mes amis m’aient dit qu’il n’était pas assez explicite. Je l’ai retenu cependant, car je le partage, modestement, avec un écrivain qui a connu une notoriété certaine et que j'ai beaucoup lu dans le temps :
Jean Larteguy ( il nous a quitté en 2011)..
En fait, ni l’un ni l’autre, ne souligne à mon sens, suffisamment, l’exceptionnel destin des hommes, des frères d’armes, dont je veux vous parler ce soir. C’est pourquoi, en toute modestie, je me suis autorisé à y ajouter, en sous-titre, « Contribution au martyrologue du soldat français ».
Il y a dans notre monde, vous en conviendrez, je l’espère, deux types de héros : celui que l’histoire retient et glorifie, tels Vercingétorix, Roland de Roncevaux, Guynemer, Bournazel, Saint Exupéry… et celui que la mauvaise conscience collective chasse de la mémoire. Le Capitaine René Moureau et le Commandant Pierre Galopin sont de ceux là. L’idée de réhabiliter leur mémoire me tourmentait depuis plusieurs années, en fait depuis l’assassinat de Pierre Galopin en 1975.
Elle prit réellement forme à la lecture d’un ouvrage –que je vous recommande- de Jérôme Bodin, intitulé "Les officiers français. Grandeurs et misère 1936-1991 ", paru chez Perrin en 1992. Dans
cet ouvrage l’auteur écrit, je cite :
" Avec l’enlèvement en avril 1974, de l’archéologue Françoise Claustre, retenue en otage avec un autre de nos compatriote par les combattants du FROLINAT, dans un oasis du Tibesti, le monde entier allait apprendre l’existence et le nom d’Hissène Habré, le chef rebelle qui assassinat ou laissa assassiner, le 4 avril 1975, le commandant marsouin Pierre Galopin mandaté par Paris pour négocier, avec lui, la libération des prisonniers. Prés de 20 ans après celle du capitaine Moureau dans le sud marocain, la mort de cet officier supérieur, retenu contre son gré au cours d’une mission de négociation, souleva dans son pays une émotion populaire voisine de zéro »
Profondément touché, vous saurez pourquoi, par cette dernière phrase, je me suis donc lancé dans cette modeste action de réhabilitation avec la ferme intention d’employer à l’endroit de ces deux officiers le vocable, le qualificatif, de martyr.
Le Robert, consulté, définit ce vocable en ces termes :« Celui ou celle qui souffre et meurt pour une cause qu’il défend ». C’est exactement cela, même si ce terme paraît, de nos jours, réservé à d’autres héros que les nôtres.
A croire qu’au XXI ème siècle on ne peut être martyr sans une étiquette révolutionnaire. Ici, pourtant, je tiens à le souligner à nouveau, René Moureau et Pierre Galopin, mes frères d’armes, sont des martyrs.
Il est vrai qu’ils ne sont pas les seuls à être méconnus, oubliés. Je pourrais, nous pourrions, citer un certain nombre de nos camarades de tous grades morts en Indochine ou ailleurs dans des camps
ignobles dont on ne parle jamais. Mais aussi, ces blessés, la plupart aveugles, qui a leur retour de Saigon, en 1952, à Marseille, à deux pas d’ici, sur la Canebière, étaient tabassés par des jeunes gens en
péril d’honneur, sans doute, se réclamant d’une idéologie qu’ils partageaient – le savaient-ils ?- avec l’infâme Bourdarel. De ces blessés donc, à nos gendarmes d’Ouvéa pour lesquels notre assemblée nationale a refusé de marquer une minute de silence alors qu’elle acceptait ce geste, quelques semaines plus tard pour les victimes de la Place Tien-An-Men.
Alors, pourquoi René Moureau et Pierre Galopin ? Tout simplement, si je puis dire, parce que le destin de
ces deux camarades a croisé, un jour, mon chemin et jalonné ma carrière, du Maroc qui fut ma première affectation d’officier, en 1955, au Tchad où je vécu ma dernière expérience opérationnelle.
Je me dois toutefois de vous préciser que pour compléter mes notes et aider ma mémoire, j’ai compulsé les ouvrages suivants :

- « La tragédie du Maroc interdit » de Jean Lartéguy, alors journaliste à Paris-Presse, c’était en
1957;
- « Avec les otages du Tchad » de Thierry Desjardins (sept. 1975) ;

- « Otages au Tibesti » de Marc Combe (mai 1976) ;

- « 370 jours d’un ambassadeur au Tchad » de M. R.L.Touze,Ambassadeur de France (août 1989)

Pour ce dernier ouvrage,je tiens à préciser qu’il a été rédigé, je cite « En l’honneur du chef de Bataillon d’Infanterie de Marine Pierre Galopin, assassiné dans le Tibesti en mission humanitaire »… ....Merci Monsieur l'Ambassadeur.
- Enfin, je me suis également référé à un article de Christian Millet, journaliste, paru dans Le Monde en décembre 1984 et à un ouvrage plus récent (1997) d’un jeune coopérant, Thierry Lemoine « Tchad 1960-1990. Trente années d’indépendance ».

[b]René MOUREAU : [/b]

Nous sommes le 23 juin 1956, le capitaine Moureau, officier des Affaires Indigènes (les A.I), chef du poste de Bou Izarkan dans le sud marocain, est invité à Goulimine à 43 kms de là, par le docteur Andrieu qui pend sa crémaillère. Il a, en effet, obtenu –Andrieu- la construction d’un local infirmerie hors du bordj pour que les marocains puissent y accéder plus facilement. Il y a aussi le docteur Perrin, venu également de Bou-Izarkan. Moureau, lui, arrive avec sa voiture personnelle, une Dodge noire. Il est accompagné de deux de ses moghanis dont son chauffeur, qu’il dépose au passage, sur le souk de Goulimine en leur disant : « je vous reprends dans 3 heures ».
Après le repas, très convivial, Moureau abandonne les deux médecins à leur conversation. C’est son habitude, il se couche généralement tôt. Vers 22h30, il récupère donc ses deux moghanis puis il prend plein nord, la piste de Bou Izarkan…. où il n’arrivera jamais !
Le docteur Perrin, parti une heure après lui environ, ne doublera ni ne croisera la dodge noire. Elle s’est littéralement volatilisée.


Le 3 juillet, 10 jours après donc – on peut s’interroger sur ce délai – une opération est localement lancée à partir de Foum el Hassan où se trouve encore stationnées des unités de l’armée française, pour essayer de retrouver le capitaine Moureau.
Le 5 juillet, l’opération est arrêtée sur intervention directe du prince Moulay Hassan qui s’engage, alors, à obtenir rapidement la libération de l’officier français. « Dans les 48h » dit-il.
Le 20 octobre, plus de 3 mois plus tard, non seulement nous n’avons aucune nouvelle de Moureau mais un deuxième officier français des A.I., le lieutenant Perrin, est enlevé à Foum el Hassan.
C’est alors, jusqu’en 1957, une succession d’interventions de parlementaires, d’officiers généraux et d’amis de tous bords des deux officiers enlevés. Interventions jusqu’au plus haut niveau de la République puisque le Président Coty, lui-même, en est saisi. Sans effet !!

Le 7 février 1957, première véritable action médiatique dans la presse écrite. Paul Gérin, journaliste à Paris-Presse, publie un article sur « l’affaire Moureau » et cite pour la première fois, le nom du lieutenant Perrin. Emotion dans Landernau ! Il était temps ! Il y a plus de 7 mois que le capitaine Moureau a disparu, quatre mois pour Perrin. Nos parlementaires se réveillent.
Interventions à l’assemblée. Les anciens combattants protestent. La presse s’affaire –Jean Lartéguy notamment part pour le Maroc à la recherche des officiers disparus (à ma connaissance, il sera le seul à écrire un ouvrage sur cette triste affaire : un modeste ouvrage d’ailleurs, de 190 pages que j’ai dévoré à sa sortie en avril 1957 et que j’ai précieusement conservé depuis).
Lors de la session parlementaire du printemps 1957, M. Maurice Faure, alors secrétaire d’état aux affaires étrangères, interpelé par plusieurs députés, répond très diplomatiquement : « Lors de mes conversations de Cannes avec le sultan, j’ai exposé à mon interlocuteur les conséquences dramatiques que pourrait avoir cette affaire ». Et voilà…. C’est tout ! Dramatiques pour qui ? Le sultan est donc prévenu. Cela parait suffisant ! Vous le savez, sans doute, et me pardonnerez de vous le rappeler : à cette date, le sultan du Maroc était Sidi Mohamed Ben Youssef qui prendra, peu après, le titre de roi du Maroc (en août 1957) sous le vocable bourbonien de Mohamed V. Déposé par le gouvernement français en 1953, il est en effet revenu d’exil en octobre 1955 après le « désistement » du vieux sultan Ben Arafa.
Le 20 mars 1957, Lartéguy rentre du Maroc et publie son premier article sur cette ténébreuse et dramatique affaire. Nous y reviendrons.
Le 23 mars, plusieurs milliers de personnes manifestent à Lyon en faveur du capitaine Moureau originaire de la région.
Le 29 mars, après plus de cinq mois de détention, le lieutenant Perrin est remis à l’ambassade de France à Rabat par le prince Moulay Hassan. Toujours lui ! Mais de Moureau, toujours rien !
Le 30 mars, Perrin arrive à Villacoublay. Ce même jour, à l’Arc de Triomphe à Paris connaît une manifestation en hommage à l’Armée Française. « A l’armée française et à ses martyrs » précisent les organisateurs. Provocations ? Heurts, violences, une vingtaine d’arrestations, quelques blessés de part et d’autre. Le Colonel Bourgoin, ancien patron des parachutistes de la France Libre, responsable de la manifestation qu’il voulait « digne et exempte de visées politiques » reconnaît avoir été débordé. Par qui ?
Le 2 avril 1957, au cours d’une conférence de presse, le lieutenant Perrin dit son admiration pour son camarade et ami le capitaine Moureau et ajoute : « pour moi, sa disparition restera un mystère ». Elle le restera, pour au moins le commun des mortels que j’étais, que je suis.
Pourtant, je me souviens, la disparition de Moureau avait très rapidement couru les popotes et également le sort que lui auraient réservé ses ravisseurs : mutilé et traîné comme une bête sur les souks. C’est ce que j’ai personnellement entendu après avoir quitté le Maroc indépendant quelques semaines après son enlèvement. C’est aussi ce qu’écrit Paul Gérin, un peu plus tard dans son article de Paris-Presse : « enlevé le 22 juin à Bou Izarkan, un officier français est prisonnier depuis 7 mois des dissidents marocains. Ceux-ci l’ont mutilé et promené de souk en souk pour affirmer la démission de la France ». Est-ce l’exacte vérité ou la transmission de ragots ? Qu’est réellement devenu René Moureau ? Je n’ai personnellement eu accès à aucun document officiel. J’ignore si le ministère des Armées d’alors a diffusé une mise au point. Si cela a été le cas, elle n’est pas parvenue jusqu’au bas de l’échelle où je me trouvais. Il est vrai qu’à cette époque l’Algérie occupe très largement le devant de la scène et, par ailleurs, le gouvernement français souhaite se débarrasser du dossier marocain. Alors quel poids peut avoir le sort
d’un officier français dont on se doute d’ailleurs depuis la libération de Perrin, que nous ne le reverrons plus vivant. On s’en doute mais il n’existe aucune preuve et nous ignorons où repose sa dépouille mortelle. Apparemment, aucune enquête, digne de ce nom n’a été faite. Le jeune gouvernement marocain est alors incapable de la mener sérieusement à cause de la désorganisation de ses services et surtout des pressions internes politiques et ethniques. Le vieux gouvernement français, lui, refuse de faire preuve d’autorité, seule attitude que peuvent comprendre les dissidents marocains si ce n’est le gouvernement marocain. Il ne veut pas par couardise ; il n’a pas voulu, a-t-on dit, à cause des 300.000 otages potentiels vivant encore au Maroc à cette époque. Prétexte ? Nous ne sommes plus, il est vrai, au temps où la guerre était déclarée pour un ambassadeur giflé.
Mais alors, pourquoi ce silence ? Pourquoi, surtout, avoir laissé les marocains travestir la vérité et salir la mémoire d’un homme qui avait beaucoup donné à ce peuple ?
Pourquoi avoir accepté qu’il soit martyrisé au nom et à la place de la France ? Car, s’il est à peu prés certain que le capitaine Moureau ne fut pas mutilé, émasculé, les yeux crevés comme cela a été dit et écrit, il est quasiment acquis qu’il fut traîné dans les souks, malade, enchaîné, jusqu’à la limite de ses forces.
A son retour du Maroc, Lartéguy écrira, je cite « Dans cette région, les français ont laissé de bons souvenirs, il faut donc les discréditer à jamais, alors commence le calvaire du capitaine Moureau. Après un mois de détention, le capitaine est déjà malade, il souffre de dysenterie amibienne. Des hommes qui savent ce qu’ils veulent, vont l’utiliser. Ils lui arrachent son uniforme, sa précieuse djellaba en poil de chameaux, cadeau de ses amis marocains. Vêtu d’un vieux sac, il est promené dans les souks de la région de Bou Izarkan, Goulimine et Akka. On le sort et on le rentre comme une bête que l’on montre » Fin de citation. Cet officier qui était, on le sait, adoré de cette population est donc maintenant bousculé,
conspué, comme s’il portait à lui seul la lâcheté et la démission de notre pays. Où est la France de Lyautey ? C’est, sans doute, en décembre 1956 qu’un responsable de l’armée de libération du sud marocain, venant du nord, donc étranger au pays, le type même dira Lartéguy « de ces révolutionnaires de médina qui s’en allèrent jouer quelques jours au guerrier dans les montagnes du Rif et posèrent ensuite en héros ». C’est, sans aucun doute, ce responsable qui est venu pour en finir avec ce qui devenait une sale affaire. Avait-il reçu des consignes ? De qui ? Ou a-t-il pris conscience qu’un jour ou l’autre elle pouvait avoir de graves conséquences ? Nul ne le sait, nul ne
le saura jamais mais toujours est-il que, sans jugement,sans émotion, je présume, sans état d’âme, il tire une balle dans la nuque de l’officier français et fait jeter son corps dans un puits. Pour lui, pour eux, jusqu’au plus haut niveau, l’affaire Moureau est classée.
En France, nos gouvernants, feignent encore de s’interroger. Les camarades de Moureau attendent le
retour de Perrin -3 mois plus tard- pour se faire à l’idée de la mort de leur ami. Toutefois ils en ignorent toujours les véritables circonstances.
Tout a été dit et son contraire. Il a même été dit qu’il aurait été abattu après avoir lui-même tué un chef de
l’armée de libération et un de ses gardes du corps avec un pistolet qu’il aurait dérobé à ses geôliers !
Ceux qui ont connu Moureau gardent le souvenir d’un officier de belle allure. Blond aux yeux verts, mince, un peu dégingandé. Il mesure plus d’un mètre quatre vingt.
Il a 40 ans en 1956.
Alors qu’après l’école normale, il se destine à être instituteur, il choisit de servir sous l’uniforme au cours de la seconde guerre mondiale. Prisonnier,il s'évade puis est repris, en France, chez lui, sur dénonciation. A la fin de la guerre, libéré, il reste dans l’armée par goût et par vocation. Au moment des faits, c’est un officier des A.I. rayonnant de sagesse et de pondération. En 1954, l'hebdomadaire "Paris-Match" sous la plume de Michel Clerc, lui consacre un long article particulièrement élogieux, il est alors à Tarjicht.
Depuis le début, il sert avec et pour les marocains. Il a beaucoup apprécier ses moghanis et autres collaborateurs, il aime la population de son secteur avec laquelle il partage tout. A un de ses camarades, venu le remplacer à l’occasion d’une de ses rares permissions en France, il dit en guise de consignes : « Mon vieux, mon bureau de bienfaisance marche avec mon portefeuille, je crois que tu vas être obligé de continuer ».Un jour, une délégation de villageois vient le trouver pour lui demander d’être leur caïd. Il leur explique que ce n’est pas possible. Ils ne veulent pas comprendre. Lui, feint de s’en étonner en riant mais il est ravi et touché de cette marque de confiance.
Les marocains l’adorent, il connaît parfaitement leur langue, leurs coutumes, leur histoire. Souvent, le soir, autour du feu, il va les rejoindre et, là, le menton dans les genoux, à moitié dissimulé dans sa djellaba, il écoute les longs récits et les ragots des tentes. Un de ses camarades, dira de lui, : « ses amis marocains étaient nombreux et beaucoup même se recrutaient parmi nos
adversaires ».
Ce n’était ni un illuminé, ni un mystique. Il avait les pieds sur terre. D’origine paysanne, une de ses passions étaient de planter des arbres et de construire des canaux d’irrigation.
....Au moment de son enlèvement, le gouvernement marocain a essayer de transformer cette affaire,
politiquement gênante, en affaire personnelle. La thèse alors accréditée était la suivante : Moureau n’a pas été enlevé, il a volontairement disparu emmenant avec lui la femme réguibat qui aurait été sa concubine. Vivant depuis des années dans le sud, il aurait voulu rompre avec la civilisation européenne en choisissant le mode de vie de grands nomades berbères. Il serait donc maintenant, dans la clandestinité, un réguibat comme les autres et vivrait sous la tente quelque part aux confins mauritaniens. Pourquoi pas ? Un grand nombre de nos camarades « sahariens » ont dû rêver de la sorte.

. Toutefois cette version des faits a été rapidement démentie par les camarades et amis proches de Moureau. La calomnie est, cependant, une arme redoutable et ce type de fable : « chercher la femme » notamment, trouve toujours des oreilles attentives. N’a-t-on pas dit aussi qu’il aurait été victime d’une vengeance personnelle d’une femme berbère de la région de Foum el Hassanavec laquelle il aurait eu une liaison et qui, furieuse d’être abandonnée, l’aurait fait enlever par sa famille ? Imagination délirante surtout lorsqu’il faut cacher un assassinat.

Ses proches, ses chefs le savaient tous, au moment de son enlèvement René Moureau était sur le point de rentrer en France. Il était fiancé et envisageait de se marier en Aôut 1956. Les bans avaient été publiés à...Bou Izarkan. Il avait même prévu de suivre un stage de civilisation islamique puis de revenir au Maroc avec sa jeune femme comme conseiller technique du gouvernement chérifien. N’était-il pas d’ailleurs, sur place, à Bou izarkan, le représentant des autorités marocaines ? C’est à la demande de ces autorités qu’il a été maintenu après notre désengagement. Sur 500 officiers des A.I., une cinquantaine seulement ont été conservés par le gouvernement marocain. Moureau était de ceux-là, il faut le souligner.
Venant de Tata, il était arrivé à Bou Izarkan en janvier et avait très rapidement pris conscience de la dégradation de la situation. Lartéguy a obtenu partie de la correspondance de Moureau à sa fiancée. Cette correspondance est significative. L’officier y fait part de son inquiétude, de ses initiatives, des progrès qu’il perçoit parfois, de l’action souterraine des opposants au nouveau régime. Nous y retrouvons ses joies, ses peines, ses attentes. Le 10 mars 1956, un peu plus de 3 mois avant son enlèvement, il écrit : « je ne sais pas si j’y arriverai »..retenez cette phrase !
Le mercredi 20 juin : "...et je me retrouve au fauteuil d'orchestre". Il n'y restera pas bien longtemps car 3 jours plus tard il disparaissait entre Goulimine et Bou Izarkan.Sa dépouille mortelle n'a jamais été retrouvée. Lartéguy parle d'un puits "à proximité de Tata", et d'un autre puits "aux environs d'aït Erka" et encore du puits "d'Afirket au sud de Goulimine". La question reste posée.
Le 27 avril 1957, il y a donc un peu plus d'un demi-siècle, Jean Lartéguy écrivait, en conclusion de son compte-rendu, je cite : " Il faut que le capitaine Moureau reste pour nous tous un symbole. Non seulement celui d'un brillant officier des affaires indigènes qui su se faire aimer de ses administrés marocains en étant leur ami de tous les jours mais aussi celui de tous nos abandons". Il citait ensuite : les catholiques du Nord Vietnam, les Méos du Laos, les vieux sous-officiers marocains des campagnes d'Italie et de France que l'on assomme sur les souks car, en 1957, c'est cela la réalité.
A ce jour, en 2009, il nous est malheureusement donné de constater que cette liste s'est douloureusement allongée.

Est-il nécessaire de citer aussi nos harkis ? Et pour ne parler que de nos compatriotes, nos frères d'armes, après René Moureau ce fut également le cas du commandant Pierre Galopin dont je vais essayer de vous parler maintenant


Toutefois, avant d'aborder cette deuxième partie de mon propos, je tiens au préalable, à faire une citation - dont je ne me souviens plus le nom de l'auteur....il m'excusera ! - qui éclairera certains aspects de mon discours. La voici : « Se souvenir c’est susciter le vertige ». Susciter le vertige !
Chaque fois que je me remémore cette tranche de vie et de mort de Pierre Galopin, c'est ce que je ressens profondément, LE VERTIGE....car Pierre était mon ami, un ami cher.
Concernant René Moureau, je tiens cependant à apporter une dernière précision - j'ai ce renseignement depuis peu grace à un neveu de René qui m'a récemment contacté - le Capitaine Moureau a été nommé chevalier de la Légion d'Honneur pour prendre rang au 23 juin 1956 - le jour de son enlèvement - avec parution de cette décision au J.O. du 3 décembre 1958, plus de 3 ans après sa disparition. Elle était assortie de l'attribution de la Croix de la Valeur Militaire avec palme. Le Général De Gaulle était alors Président du Conseil. Par ailleurs le nom du Capitaine Moureau figure sur le monument aux morts d'Etang sur Arroux (71) commune où résidait ses parents.

Pierre GALOPIN

Nous nous sommes rencontrés, Pierre et moi, pour la première fois, dans une chambrée d'un casernement strasbourgeois, un soir de Novembre 1950.
Nous étions, l'un et l'autre, de jeunes engagés "au titre des écoles". Nous n'avions pas 20 ans. Lui venait de Clermont-Ferrand ou de la région de.., moi de Marseille. En réalité, Pierre avait 18 ans.
En Juin 1951, comme presque tous les camarades de notre section, il est nommé sergent et après une année de classe préparatoire à St Cyr, toujours à Strasbourg, il choisit de partir en Indochine où la situation n'est pas particulièrement mirobolante.
Là-bas il reçoit sa première citation. A son retour, il est admis, sur titres, à l'Ecole Spéciale Militaire Interarmes de Coëquidan, au deuxième bataillon, celui des élèves issus des corps de troupe, promotion "Amilakvar
Après une année de scolarité, il peut choisir les troupes coloniales – elles redeviendront « demarine » quelques années plus tard-. C’est donc avec le képi marqué de l’ancre d’or qu’il sert immédiatement en Algérie -comme l’ensemble de sa promotion-. Il y est à nouveau cité.
En 1960, il est candidat méhariste et désigné pour servir,pour son premier séjour, en Mauritanie. C’est le début d’unebrillante carrière d’officier méhariste qui l’amènera en 1964a dissoudre, la mort dans l’âme, le dernier groupe nomadefrançais lors d’un second séjour dans ce pays. Comme l’a écrit, il y a quelques années, un journaliste de renom,
Christian Millet du journal Le Monde, je cite : « Sa carrièredans la colo est jusqu’alors banale ». Un séjour en Indochine, 2deux séjours méharistes… banalité ordinaire, en effet,pour un officier marsouin !
En 1967, il piaffe dans la région parisienne au sein du 23°RIMa à Maisons Lafitte. Il a bien essayé une échappatoire« renseignements » pour quitter plus vite l’hexagone mais
l’ambiance ne l’a pas séduit. Toutefois comme il est toujourscélibataire –un capitaine célibataire, c’est de plus en plusrare pour la direction des personnels de l'armée de terre -l’administration centrale lui propose donc un poste au Tchad.
Le Tchad ! Il ne connaît pas mais, vu de Maisons Lafitte,c'est encore les grands espaces, les populations nomades,les chameaux…. Pierre se prend à rêver !
Là-bas, la situation n’est pas reluisante. Depuis son indépendance et le départ de l’administration coloniale, le pays est le théâtre de luttes ethniques plus ou larvées. De
plus, avant son départ, il apprend que le poste qui lui est destiné n’est tout à fait ce qu’il souhaite : conseiller militaire du Préfet du Salamat, dans le centre du pays, à Am Timam.C’est le sahel mais pas le désert. Adieu donc au sable chaud, aux chevauchées en méhari,aux pâturages, aux grandes tentes….Pour lui cependant Am Timam vaut bien Maisons Lafitte.Il quitte la France avec une seule cantine et en quelques heures se retrouve dans la capitale tchadienne qui s’appelleencore Fort Lamy. Là-bas, sur place, les responsables tchadiens et français de l’assistance militaire technique qui
le reçoivent paraissent découvrir ses antécédents et décident de le conserver dans la capitale au sein d’un organisme plus particulièrement chargé du problème du Borkou-Ennedi-Tibesti, le nord du pays, à la frontière libyenne. A ce titre,dès 1968, il part dans la région de Bardaï pour enquêter surles causes d’une rébellion qui inquiète le gouvernement du Président Tombalbaye. Dans ce massif désertique
parsemé de palmeraies luxuriantes, les Toubous, l’ethnie majoritaire locale, acceptent mal l’administration des Saras,les gens du sud, mis en place en 1965 au départ, sans douteprématuré, des cadres français. Pierre Galopin, seul, sur place,sans arme, à la merci de ses « hôtes », parcourt le Tibestipour rencontrer et convaincre ses interlocuteurs de lanécessité d’une entente avec le pouvoir central.
Son expérience des hommes du désert, sa connaissance des mentalités, la pratique de leur langue, l’amène, en quelques semaines, à convaincre certains chefs de clan à venir discuter à Fort Lamy. Une délégation sera donc accueillie en mars 1969. Malheureusement, l’accord qui porta son nom, et qui devait marquer ce rapprochement ne sera respecté par aucune des parties.
Le Président tchadien, confronté par ailleurs à une véritable jacquerie dans le centre du pays demande, dans les mois qui suivent, l’aide de la France. Ce sera la première intervention militaire française au Tchad.
Le capitaine Galopin arrive en fin de séjour à la fin de l’année1969, peu après l’installation des premières unités françaisesdans le pays, mais à la demande des autorités tchadiennes,il est prolongé. Il en sera ainsi, exceptionnellement, jusqu’en
1972.
Après avoir été nommé chef de bataillon et promu, enfin, chevalier de la Légion d’Honneur, il est rapatrié sur intervention personnelle du général Délégué Militaire au
Tchad. En France, il est affecté au centre mobilisateur deTillières sur Avre prés de Dreux. Dans cette garnison, il prend douloureusement conscience qu’une page de son existence est définitivement tournée. Le Tchad est loin…. géographiquement et professionnellement. Il suit pourtant avec toujours beaucoupd’intérêt le développement de la situation. Comme tous les français, comme vous sans doute, comme moi, le 22 avril1974 il apprend par la radio la prise d’otage de Bardaï. La veille, en effet, un coup de main sur la palmeraie, chef lieu du Tibesti, a permis aux rebelles d’emmener 3 otages « dansle caillou » avec eux. Il s’agit du docteur Staewen, médecin allemand installé à Bardaî depuis des années (sa femme venue lui rendre visite est tuée lors de l’enlèvement), de madame Françoise Claustre, archéologue, épouse d’un haut
fonctionnaire français, chef de la Mission de Réforme Administrative (MRA) à Fort-Lamy et monsieur Marc Combe,contractuel de cet organisme.
Cette action étonne et inquiète Pierre Galopin car elle n’est pas conforme à ce qu’il sait de la mentalité toubou, cette ethnie nomade remuante, souvent belliqueuse mais incapable, lui semble-t-il, d’un tel chantage. Il n’ignore cependant pas que
ce raid a été exécuté à l’initiative d’un certain Hissein Habré, nouveau venu ambitieux dans la rébellion. D’ethnie Anakaze du Borkou, ex-fonctionnaire du gouvernement tchadien,passé dans l’opposition. Ce jeune loup est surtout soucieuxde se faire un nom et une réputation chez les toubous.
Le problème de la libération des otages est abordé différemment par les gouvernements allemand et français.Le premier, faisant fi de la susceptibilité du chef de l’état tchadien obtient rapidement la libération du docteur Staewen contre une rançon de 200 millions de francs CFA (4 millions de FF avant la dévaluation du franc CFA) et la diffusion sur les ondes allemandes d’un manifeste des rebelles. Staewen est libéré le mardi 11 juin 1974 et rentre directement en Allemagne par la Libye.
Coté français, en revanche, les pourparlers s’enlisent. Les rencontres se multiplient, les émissaires français pris entre les exigences évolutives d’Hissen Habré, celles du Président Tombalbaye et les directives pas toujours cohérentes du gouvernement français - je me permets de vous rappeler que le Président Pompidou vient de mourir et Monsieur Giscard d'Estaing d'être élu le 19 mai 1974. Hissein Habré a bien choisi son moment. Vous l'avez compris nos émissaires n'arrivent pas à conclure un accord.
C’est le 1er juin 1974, plus d’un mois après l’enlèvement, au cours d’un entretien avec un représentant du Quai d’Orsay, que le Président tchadien avance le nom du commandant Galopin. A ses yeux, cet officier connaissant bien les toubous, ayant de réelles qualités, souvent démontrées, de négociateur, devrait être inclus dans notre délégation.. Il ajoute, je cite : « J’ai eu le loisir de l’apprécier et j’ai grande confiance en lui ». Fin de citation. Appréciation flatteuse mais irrèflèchie si ce n'est dangereuse, l'avenir nous le confirmera.
Les tractations avec les autorités françaises ne traînant pas, dans la nuit du 14 au 15 juin, deux semaines plus tard, Galopin arrive à Djaména (ex Fort-Lamy).
Passant voir ses parents, dans le centre, avant de partir, il prend l’avion à Marignane où, en mon absence, mon épouse l’accompagne. Pierre est serein mais conscient de la difficulté de ce qu l'attend.
Entre le 17 et le 22 juin, il effectue une première liaison à Bardaï avec un représentant de l’Ambassade de France, monsieur Estrade. Il ne peut rencontrer Hissen Habré alors en déplacement à Aouzou, à la frontière libyenne.Il y retourne le 27 juin et restera seul, sur place, comme en 1968, en attente d’un signe des chefs rebelles.
Le 2 juillet, sans nouvelle de ses futurs interlocuteurs, il décide de se rendre à Zoui, palmeraie située à une quinzaine de kilomètres de Bardaï, poste avancé du commandement de la rébellion, pour amener des vivres et des vêtements aux otages. A Zoui, il apprend qu’Hissen Habré, qui se fait dorénavant appeler « Président du Conseil de Commandement des Forces Armées du Nord », a fixé la reprise des négociations au 6 juillet à 10 heures. Il décide alors de rentrer à Djaména pour 48 heures. Lors de ce court séjour dans la capitale tchadienne se situe un épisode, émouvant avec le temps, qui éclaire bien la personnalité de Pierre Galopin. Madame Touze, épouse de notre ambassadeur, parlant avec Pierre lui demande s’il ne se sent pas trop seul, là-haut dans le désert et s’il ne craint pas pour lui-même. Pierre sort alors une petite bible de sa poche et lui répond : « Pourquoi voulez-vous, Madame, que je craigne quoi que ce soit ? Comme vous le voyez, je ne suis jamais totalement seul et puis j’ai accepté cette mission, pour laquelle je n’étais pas volontaire, je suis officier français, on m’a demandé d’aider à libérer deux de nos compatriotes, c’est pour cela que je suis ici, j’irai jusqu’au bout ». Que M. Thierry Desjardins, alors journaliste au Figaro, auteur d’un ouvrage que je vous ai cité sur « l’affaire Claustre » se rassure donc, pour une fois il n’a pas écrit de contre vérité : le commandant Galopin avait bien une bible dans sa poche lorsqu’il a été assassiné (elle n’a jamais été retrouvée). En effet, dans son ouvrage, ce journaliste s’est permis d’écrire : « A Paris, je pourrai vérifier si Galopin avait bien une bible dans ses affaires. » Il suffisait qu’il ait un entretien avec Madame Touze mais il préférait de beaucoup dialoguer avec les rebelles assassins. Et comment ! Voilà ce qu’il écrit, concernant un échange avec Hissen Habré alors qu’un garde du corps du Président du conseil de Commandement.... vient de manquer une gazelle, je cite "Vous avez été plus adroit avec Galopin" et son interlocuteur de rétorquer avec "humour" - vous jugerez ! - ce que l’auteur appelle « une merveilleuse réponse »: « Oui mais Galopin était attaché, lui ». Ce n’est pas de mauvais goût comme le dit d'un ton badin notre journaliste mais de l'ignominie, une atteinte grave à la mémoire d'un homme.
J'ai appris, d'ailleurs, que Desjardins, alors qu'il dédicaçait son livre dans la région de Clermont-Ferrand, a été interpelé par le frère de Pierre Galopin qui lui a dit dignement son fait en quelques mots bien sentis. C'était un homme bien élevé, lui !

Le 6 juillet, Pierre Galopin rencontre enfin Hissen Habré à Zoui. Ils s’entretiennent pendant deux heures en présence du représentant de l’ambassade de France et d’Adoum TogoÏ, un proche d’Habré bien connu de Pierre. La discussion est longue et difficile. Pour la première fois les rebelles réclament des armes et des munitions. Ce qui nous permet de penser que si nous avions agit avec la même célérité que les allemands, nous aurions pu les satisfaire avec quelques millions CFA. Cette demande complique tout. Les deux parties restent sur leur position.

Rappelé à Paris avec notre ambassadeur, Pierre ne reverra Hissen Habré que le 26 juillet. Ce jour là, il aura la possibilité de voir les otages et de s’entretenir avec eux.

Le 2 août, nouvelle entrevue à Zoui, Habré n’est pas là. Ses représentants se contentent d’écouter les émissaires français….sans commentaire. Un coup pour rien. Rendez-vous est cependant pris pour le lendemain. Pierre ne quitte pas Bardaï. Le soir même il m’écrit un mot – nous correspondions assez régulièrement -. Je cite de mémoire : « Ce soir j’ai peur de faillir. Je n’ai pas affaire qu’à des toubous, je me sens démuni. Je voudrais tant sauver les otages mais mes interlocuteurs sont insaisissables. Je ne vois pas sur quoi cela va déboucher ». Rappelez-vous le « Je ne sais pas si j’y arriverai » du 10 mars 1956 du capitaine Moureau.

Je me souviens avoir répondu, dans la foulée, et lui avoir égoïstement écrit :
« Dans un tel contexte ne force pas le destin, une seule chose compte : ta vie ». Il n’a sans doute jamais reçu cette lettre car le 4 août, Hissen Habré, contre tous les usages, décide de l’arrêter. L’autre négociateur, M. Estrade, rejoint Bardaï à pieds, leur Land-Rover étant en panne. Hissen Habré lui a remis une lettre pour notre ambassadeur. Dans cette lettre le chef rebelle écrit : « Quand l’affaire sera terminée, il vous sera rendu ». Et bien, non, le commandant Galopin ne sera jamais rendu. Il sera exécuté par pendaison le 4 avril 1975 après 8 mois de détention. La veille, il avait été présenté aux négociateurs français, dégradé, tête nue, les menottes aux poignets, sans lunettes, à 20 mètres, sans échange possible. Un an plus tard ses camarades de promotion,
dans une lettre adressée au Figaro, dans l’espoir de la voir publiée – en fait, comme c’est souvent le cas, ce journal ne publiera qu’un court extrait dénaturé – rédigent ce qui est sans doute sa plus belle citation, je cite : « Sa droiture, son honnêteté, sa disponibilité, son sens inné du contact avec les autres, les autochtones, sa patience à toutes épreuves, sa tolérance exceptionnelle, font bientôt sa renommée auprès du gouvernement tchadien mais aussi auprès des rebelles qui de tous cotés menacent le pays d’éclatement. Il se fait l’apôtre infatigable de la réconciliation et de l’union. En 1968, il est chargé des premières négociations avec les toubous. Il conduit ensuite, à coté des préfets et sous-préfets tchadiens concernés les négociations avec les fractions rebelles du centre du pays. Il est, en particulier, un des principaux artisans du ralliement du pays Moubi. Les résultats qu’il obtient lui valent l’hostilité farouche des irréductibles de la rébellion mais aussi, malheureusement, certaines inimitiés de la part de ceux qui préfèrent des opérations militaires rondement menées aux patientes négociations. Pierre Galopin a toujours dit :’je ferai l’impossible’, il l’a fait. Huit mois après avoir été arrêté il était assassiné ». Fin de citation.

Comme pour René Moureau en 1956, la mort de Pierre Galopin a été occultée, niée même pendant plusieurs semaines. Personnellement, en garnison à Mont de Marsan, je ne l’apprends que le 6 mai 1975 par le Figaro.
Comme pour Moureau, le silence officiel a laissé le champ libre aux pires versions. Notamment, les toubous l’auraient tué à petit feu en lui infligeant mille et un supplices. Ils lui auraient tailladé le corps à coups de silex tranchant, en présence des populations édifiées. Ils l’auraient attaché sous un chameau, bras et jambes liés à chacune des pattes et Hissen Habré, en personne, lui aurait ouvert le ventre….. et j’en passe Comme pour René Moureau, certains ont cherché la femme…et l’ont trouvée en la personne d’une jeune Sarah : Agnès – que nous avons bien connue ma femme et moi- concubine officielle de Pierre pendant plusieurs années qu’il aurait voulu retrouver à la première occasion. Faux, tout cela est faux : les circonstances de la mort de Pierre comme la raison de l’acceptation de cette mission suicide. Agnès, puisqu’il faut en parler, c’était fini depuis 1972. Comme à son habitude, Pierre avait quitté le Tchad en ne laissant derrière lui aucun contentieux. Il avait réglé localement la séparation d’avec Agnès en l’autorisant, après plus de 3 ans de vie commune, à se marier (Il l’avait même dotée). Agnès n’avait pas tardé à le faire avec un de ses parents éloignés. Les circonstances de sa mort, suffisamment tragiques en elles-mêmes, sont maintenant connues. Elles ont été détaillées dans un article du Monde du 29 décembre 1984 : « Condamné à mort par un tribunal populaire, le commandant Galopin a été exécuté par pendaison dans un enneri près de la palmeraie de Zoui où il a été enterré à la mode toubou ». Ce que ne dit pas l’article ce sont les interrogatoires parfois musclés qu’il a dû subir et le fait que le coup dit « de grâce » ait été porté par Hissen Habré lui-même.

D’après les dires d’un camarade commun qui a pu, beaucoup plus tard, se rendre sur place, sa sépulture serait, en effet, strictement identique à celle que les toubous donnent à leurs combattants morts aux combat : un amas, un tumulus de roches. Pour la mémoire de Pierre – je me prends encore à rêver…..le vertige ! – c’est une modeste consécration que l’indifférence si ce n’est l’animosité posthume de ses compatriotes ne pourra effacer.
Contrairement à René Moureau nous avons donc su, en 1983, où était la tombe de Pierre Galopin.
Ceci dit, il faut savoir que notre gouvernement a également su avant l’assassinat et immédiatement après, le sort qu’Hissen Habré réservait à notre émissaire, car dans la nuit du 3 au 4 avril 1975 une série de messages a été échangée entre Bardaï, lieu de stationnement des émissaires français : MM. Estrade et Laurens, et Zoui poste de commandement des rebelles.
Ces messages ne laissaient aucun doute sur la détermination du chef local. Voici d’ailleurs le texte édifiant du dernier message en réponse à une communication radio effectuée peu après minuit : « Primo : le conseil de commandement des forces armées du nord considère vos propositions comme rejet de nos conditions. Secundo : Galopin Pierre sera exécuté ce jour à 10 heures précises. Tertio : Aucun contact radio n’est plus possible. Stop et fin ». Le secundo n’était d’ailleurs que la confirmation de ce qu’avait dit Ali Tahar, représentant d’H.Habré, la veille, à nos envoyés avant que Pierre ne leur soit présenté menottes aux poignets.

Pouvait-on alors arrêter ce cycle infernal ? La question reste posée, dramatiquement posée.

Sur le terrain qu’avons-nous fait pour répondre à cette menace ? Nos émissaires sur ordre de notre ambassadeur, qui lui-même recevait ses directives directement de Paris, ont adressé deux messages à H.Habré appelant son attention sur les conséquences graves que ne manquera pas de comporter l’exécution de l’un quelconque de nos otages. Rappelez-vous la déclaration de Maurice Faure au printemps 1957 après les conversations de Cannes avec le sultan du Maroc : « ….j’ai exposé à mon interlocuteur les conséquences dramatiques que pourrait avoir cette affaire ». Le vocable diplomatique n’a pas évolué !
Un peu plus tard, à Bardaï, il est 14h30 – Pierre a été exécuté à 10h00 – nouveau message qui n’a sans doute pas troublé le sommeil des assassins : « Le gouvernement français vous fait part de sa plus vive indignation… »
Jusqu’au 12 avril, nos responsables, à tous les niveaux ont cru ou feint de croire que Pierre Galopin n’avait pas été assassiné.
Ce samedi 12 avril, à Zoui, H.Habré lui-même confirme à un de nos émissaires l’exécution du 4 et ajoute qu’il n’est pas question que nous puissions récupérer la dépouille mortelle de notre camarade. Il a tenu cette dernière promesse car elle ne sera ramenée en France qu’en mai 1994 après que son assassin ait été destitué et chassé du Tchad par son ex-chef de guerre Idriss Déby.
La question reste donc posée : pourquoi H.Habré, longtemps, par la suite, grand ami de la France – n’était-il pas présent dans la tribune présidentielle lors de la parade du 14 juillet 1987 ? – pourquoi n’a-t-il pas autorisé sous son « règne » le transfert des cendres de Pierre Galopin ? Comme moi vous avez, sans doute, la réponse à cette question : le chef rebelle devenu chef d’état redoutait les résultats d’une autopsie rendue impossible 19 ans plus tard. Mais notre gouvernement a-t-il fait pression pour que cela se fasse ? Je ne pense pas car la version, officieuse il est vrai, était que le chef d’état tchadien n’était pas responsable de l’exécution du commandant Galopin condamné, contre le gré d’H.Habré, par Goukouni Oueddeï, fils du Derdé, chef traditionnel des toubous et alors allié d’H.Habré.

Le 13 avril, celui qui avait insisté pour que Pierre Galopin vienne dénouer cette sale affaire d’otages, le président N’Garta Tombalbaye, était lui aussi assassiné par ses compatriotes.

Quelques jours avant, il avait dit à un de ses proches que la mort du commandant Galopin était la seule chose qu’il regrettait de ses 15 années de présidence. En France, si regrets il y a eu, ils ne seront jamais rendus publics.

Le 17 mai 1994, à l’Ecole Militaire, à Paris, le ministre de la défense préside une cérémonie à la mémoire du chef de bataillon Galopin. Avec les hautes autorités militaires, il y a aussi Jacques Chirac, maire de Paris, et une forte délégation de la promotion Amiklavari toujours fidèle à la mémoire de leur camarade. J’étais ce jour là à l’Ecole Militaire, prévenu in-extrémis car dans ma retraite varoise je n’ai dû qu’à un coup de fil du Général Lemoine, Président de l’Association des Anciens des TDM, d’apprendre, la veille cet évènement.
Dans la chapelle de l’Ecole Militaire, l’office religieux a regroupé surtout des militaires mais la sœur de Pierre et sa belle sœur sont présentes. L’aumônier de l’Ecole fait une homélie de grande tenue et émouvante.
Peu après, sur le terre plein central, le Général Monchal, son camarade de promotion, déclare, je cite : « …ton sens des contacts….ta connaissance des hommes et des lieux….sont des qualités qui t’amènent à être choisi, en juillet 1974, pour négocier la libération de deux français pris en otage trois mois auparavant dans la région de Bardaï. Lucide tu évalues alors parfaitement les risques que comporte pour toi cette délicate mission menée de bout en bout sans arme, en terrain hostile. Mais, et c’est là une constante de ton comportement, tu considères comme tu l’as toujours fait, qu’une mission reçue doit être menée jusqu’à son terme quels que soient les risques à prendre pour ta propre personne. En acceptant pour d’autres le sacrifice de ta vie, tu as donné l’exemple des plus nobles vertus de l’officier français. Pierre Galopin, notre camarade, 19 années après ta disparition nous t’accueillons dans cette patrie pour laquelle tu as tout donné. Ton souvenir demeurera à jamais dans nos mémoires et dans nos cœurs ». Fin de citation. Admirable promotion !

Les parents de Pierre, sa sœur et sa belle sœur, ses amis proches, accueillent ces paroles comme un baume apaisant, le premier qui leur soit officiellement dispensé depuis la disparition de Pierre. Sauf, il faut le souligner, une cérémonie militaire intime, à sa mémoire, initiée par son ancien régiment, à Maisons-Laffitte, plus d’un an après son assassinat, le 20 avril 1975. Ce jour la, j’étais venu de Mont de Marsan avec une délégation du régiment où je servais. A cette occasion, j’ai fait la connaissance de son frère décédé depuis.

Par ailleurs, je l’ai appris il y a peu, la municipalité de Tillières sur Avre, dernière garnison de Pierre en France, a donné le nom de celui qui pourtant n’est resté que quelques mois dans leur mur à une rue de leur ville. La « Rue du commandant Galopin » enjambe l’Avre et traverse l’espace Baron Lacour. Grand merci à ces élus locaux.
Toutefois, sa famille et ses amis attendaient une autre consécration : la promotion de Pierre dans l’ordre de la Légion d’Honneur. Elle lui sera refusée pour des « raisons administrative » ou « réglementaires ».

Pierre a été inhumé à Eygurande en Corrèze dans le caveau familial.

Hissen Habré, coule des jours dorés, si ce n’est heureux, au Sénégal où une information judiciaire a été ouverte contre lui pour « crimes contre l’humanité ». Son pays, le Tchad, n’a jamais demandé son extradition.

L'autre comparse,Goukouni Oueddeï, aprés avoir été lui aussi chef de l'état tchadien était en villégiature à Alger. Il aurait demandé à rentrer au pays en août 2009 ???
Après cet exposé des faits, je pourrais conclure en faisant l’apologie du sacrifice de ces soldats qui ont porté au paroxysme le sens du devoir mais pour une assemblée aussi avertie et convaincue - je l'espère - que la vôtre, je m'abstiendrai.

Je terminerai aussi simplement que l’aurait fait, sans doute, René Moureau, certainement Pierre Galopin, en citant une phrase d’André Gide que j’ai toujours trouvé émouvante et qui ce soir me noue la gorge :

« J’admire les martyrs, j’admire tous ceux qui savent souffrir et mourir pour quelque religion que ce soit ».

Fin......provisoire !

A suivre..... .

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Publié dans Lambeaux de mémoire

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